Parmi les valvulopathies de l'adulte, le rétrécissement
aortique orificiel calcifié occupe actuellement une place importante
et croissante, en raison de la diminution de fréquence des valvulopathies
rhumatismales et de l'augmentation de la longévité. C'est
aujourd'hui la valvulopathie de l'adulte la plus fréquente.
A côté du rétrécissement aortique acquis,
il faut souligner la relative fréquence des rétrécissements
aortiques congénitaux dont on connaît bien les différents
aspects anatomiques grâce aux explorations hémodynamiques,
et aujourd'hui échocardiographiques.
Nous n'envisagerons que la sténose aortique à conséquences
hémodynamiques, pure ou très prédominante, associée
à une insuffisance de petit volume (maladie aortique sténosante).
La possibilité même, chez le sujet âgé, d'effectuer
un remplacement valvulaire sous C.E.C. avec un risque opératoire
acceptable et des résultats tardifs satisfaisants, rend nécessaire
le dépistage de cette valvulopathie, grave lorsqu'elle devient symptomatique,
et de présentation clinique parfois atypique.
1 Fréquence et terrain
La fréquence est difficile à établir, et variable
selon les séries anatomiques ou chirurgicales : de l'ordre de 33%
des patients opérés d'une valvulopathie.
Globalement, le sexe masculin est plus touché par l'affection
: 75%.
Actuellement, plus de 50% des patients opérés d'un rétrécissement
aortique orificiel calcifié ont plus de 70 ans, et 40% plus de 75
ans (1 990, Rennes: 240 rétrécissements aortiques opérés).
2 Étiologie - Anatomie pathologique
2.1 Le rétrécissement aortique dégénératif
ou maladie de Mönckeberg
Est la forme la plus fréquente des sténoses pures ou avec
discrète fuite (70%, ACAR).
Il survient habituellement un orifice tricuspide et les lésions
sont caractérisées par une induration et une rigidité
des valves (sans fusion commissurale) en raison de dépôts
calcaires souvent très exubérants, situés dans les
nids sigmoïdiens, réalisant un véritable "chou-fleur"
au milieu duquel s'ouvre un orifice qui reste invariable au cours de la
révolution cardiaque.
Les calcifications peuvent s'étendre à la face ventriculaire
des valves et même à la racine de la grande valve mitrale,
s'infiltrant parfois dans le septum et sont responsables de troubles conductifs.
L'étiologie peut en être discutée ? Calcifications
primitives ? Calcifications secondaires à des lésions rhumatismales
? Bicuspidie aortique secondairement calcifiée ? Il est difficile
souvent, devant un bloc calcaire, de reconnaître une bicuspidie ou
une lésion préexistante.
2.2 Le rétrécissement aortique rhumatismal
Est aujourd'hui plus rare (ACAR, 8%).
Il est plus fréquent dans la maladie aortique calcifiée
que dans le rétrécissement aortique pur.
Il réalise une symphyse des commissures, avec épaississement
et rétractation des valves dont l'ouverture limite un orifice triangulaire.
Parfois est réalisé un aspect de fausse bicuspidie.
Atteinte fréquente d'un autre orifice valvulaire, en particulier
mitral.
2.3 Les bicuspidies congénitales authentiques
secondairement calcifiées
Sont responsables d'environ 20% des rétrécissements aortiques
calcifiés pour LENEGRE, 23% pour ACAR, 50% pour ROBERTS.
L'aspect le plus évocateur est l'existence d'une valve droite
et d'une valve gauche, mais on peut avoir aussi une valve unique droite-gauche
et une valve postérieure, ou enfin une valve gauche et une valve
droite postérieure.
Il est parfois impossible de distinguer la vraie bicuspidie congénitale
d'une fausse bicuspidie au sein d'un bloc de calcaire.
2.4 Les formes orificielles congénitales
Sont peu fréquentes : rétrécissement aortique en dôme
fibreux par soudure des sigmoïdes pouvant secondairement se calcifié.
2.5 Les lésions associées
* Dans tous les cas, hypertrophie ventriculaire gauche de type concentrique
avec réduction de la cavité ventriculaire.
* Aorte ascendante souvent dilatée (dilatation post-sténotique)
avec une lésion de jet en regard de l'orifice rétréci.
* Les artères coronaires sont souvent de gros calibre. L'incidence
des lésions athéromateuses n'est pas influencée par
la valvulopathie et augmente normalement avec l'âge, avec au-delà
de la cinquantaine, des sténoses significatives de l'ordre de 30
à 40%.
3 Physiopathologie
La surface normale de l'orifice aortique est de 3 cm
2. La sténose
est dite serrée lors que la surface est inférieure à
0,75 cm
2. La réduction progressive de calibre de l'orifice
aortique devient expressive lorsque la surface est inférieure au
quart de la surface normale.
Il en résulte un obstacle à l'éjection ventriculaire
gauche avec deux mécanismes compensateurs :
- allongement de la durée d'éjection systolique se traduisant,
sur la courbe du carotidogramme ou la courbe de pression aortique, par
une augmentation du temps de demi-ascension et une augmentation du temps
d'éjection corrigé,
- une élévation de la pression systolique ventriculaire
gauche avec un gradient systolique VG-aorte pouvant atteindre 80 à
100 mm de mercure.
Deux conséquences :
* en amont : pression systolique ventriculaire gauche élevée
puis élévation des pressions de remplissage et de la pression
capillaire pulmonaire, essentiellement liée au trouble de la compliance
du ventricule gauche,
* en aval : hypotension aortique et systémique avec des manifestations
viscérales diverses, notamment à l'effort (coronaires et
cérébrales).
4 Le diagnostic clinique
4.1 Les circonstances de découverte
- Si le rétrécissement aortique peut être découvert
fortuitement lors d'un examen systématique en raison de sa bonne
tolérance,
- il est plus fréquent de le dépister à l'occasion
d'une symptomatologie d'effort : angor d'effort progressivement croissant
avec l'aggravation de la sténose dans 60% des cas ; syncope d'effort
dans 25% des cas ; dyspnée d'effort,
- fréquence de l'insuffisance ventriculaire gauche avec oedème
pulmonaire dans 43% des cas; insuffisance cardiaque globale dans 10% des
cas.
4.2 Les signes cliniques d'examen
4.2.1 Les signes classiques sont bien connus :
- souffle systolique éjectionnel maximum au foyer aortique avec
ses irradiations vers les vaisseaux du cou, le bord gauche sternal jusqu'à
la pointe, rude et râpeux.
Il peut avoir deux foyers d'intensité maxima (base et pointe)
aussi intense à ces deux foyers (souffle systolique en écharge),
maximum à la pointe.
- frémissement systolique,
- souffle diastolique de faible intensité souvent associé,
- click protosystolique en faveur d'un rétrécissement
aortique orificiel (dû à l'ouverture des valves et la dilatation
brutale de l'aorte).
- abolition du second bruit au foyer aortique, témoignage d'une
sténose serrée.
- signes périphériques : tension artérielle normale
ou basse.
4.2.2 Insister sur deux aspects cliniques particuliers :
- les formes avec hypertension artérielle systémique qui
ne doivent en aucun cas faire récuser le diagnostic de sténose
serrée (8%, ACAR). La tension artérielle n'excède
pas habituellement 200-100.
- les formes vues au stade d'insuffisance cardiaque globale :
* le souffle systolique éjectionnel peut être de faible
intensité,
* il existe souvent un souffle d'insuffisance mitrale fonctionnelle
et une insuffisance tricuspidienne qui peuvent, dans le contexte d'insuffisance
cardiaque, faire évoquer une myocardiopathie non obstructive décompensée.
* l'abolition ou l'atténuation du second bruit au foyer aortique
et l'existence d'un souffle diastolique en bord gauche sternal doivent
attirer l'attention.
4.3 Les examens complémentaires
Quelles que soient les données de l'examen clinique, 5 examens complémentaires
font actuellement partie de la routine cardiologique et permettent de confirmer
le diagnostic lésionnel et de préciser l'importance du degré
de la sténose aortique.
4.3.1 La radiographie thoracique
- coeur modérément augmenté de volume (rapport
cardio-thoracique moyen 0.54, ACAR), avec de face une légère
saillie de l'aorte ascendante.
- calcifications sur le cliché de profil, mais surtout, à
l'amplificateur de brillance en OAD, dans 80% des cas, après 50
ans : petits nodules isolés, parfois 3 opacités distinctes
répondant aux 3 nids sigmoïdiens et pouvant parfois s'étendre
jusqu'à la grande valve mitrale.
En pratique, l'absence de calcifications valvulaires aortiques chez
un patient de plus de 50 ans doit faire douter du diagnostic de rétrécissement
aortique serré. A l'inverse, des calcifications importantes sont
le fait d'une sténose presque toujours sévère.
4.3.2 L'électrocardiogramme
- rythme régulier ; fibrillation auriculaire rare.
- dans 80% des cas, il existe une hypertrophie ventriculaire gauche
avec surcharge systolique.
- l'électrocardiogramme est rarement normal, dans 2% des cas.
- troubles de conduction de la branche gauche fréquents : bloc
incomplet gauche et plus rarement bloc complet. Possibilité de bloc
auriculo-ventriculaire lorsqu'il existe une coulée calcaire atteignant
le septum et les voies de conduction.
4.3.3 Le phonomécanogramme confirme toujours l'existence
d'une sténose aortique :
- souffle dont le maximum se situe dans la 2ème moitié
de la systole, se terminant à moins de 4/100èmes de seconde
de B2, avec une franche diminution du 1er bruit et/ou abolition du second
bruit.
- surtout allongement du temps d'éjection corrigé à
115%, associé à un temps de demi-ascension du carotidogramme
à plus de 6/100èmes de seconde, témoignant d'un gradient
systolique VG-aorte supérieur à 80 mm de mercure.
4.3.4 L'échocardiogramme
Il a considérablement changé les conditions du diagnostic
de rétrécissement aortique.
- en mode TM : sigmoïdes épaissies et anormalement échogènes,
ouverture réduite en systole, diamètre aortique supérieur
à 35 mm, hypertrophie concentrique du ventricule gauche.
- l'échographie bidimensionnelle montre la sténose et
permet de calculer la surface de l'orifice aortique.
- le Doppler pulsé, et surtout le Doppler continu permettent
de mesurer la vitesse du flux à travers l'orifice aortique, et cette
vitesse est proportionnelle au gradient de pressions VG-aorte (4 V2). Cet
examen permet le plus souvent de se passer du cathétérisme
cardiaque et d'affirmer le caractère serré ou non du rétrécissement
aortique.
AU TOTAL, le diagnostic de sténose aortique est porté
cliniquement : les explorations non invasives permettent de confirmer le
diagnostic et de préciser le caractère serré ou non
de la sténose, permettant ainsi de prendre la décision thérapeutique.
4.3.5 Le cathétérisme cardiaque
Il est moins souvent réalisé que par le passé,
réserve faite d'une discordance entre l'examen clinique et les examens
non invasifs.
Il permet :
- la mesure du gradient ventriculo-aortique : sténose serrée
si gradient supérieur à 60 mm de mercure,
- la mesure de la surface aortique selon la formule de Gorlin : sténose
très serrée si inférieure à 0,5 cm2,
- le fonctionnement du ventricule gauche réévalué
par la mesure du débit cardiaque, et surtout les pressions de remplissage
du ventricule gauche,
- la ventriculographie gauche (si l'orifice aortique est franchi) permet
d'évaluer la fonction ventriculaire gauche et l'existence ou non
d'une insuffisance mitrale associée,
- on se limite souvent à l'angiographie sus-sigmoïdienne
qui montre des valves peu mobiles et calcifiées, avec une dilatation
de l'aorte, initiale post-sténotique et précise l'existence
ou non d'une fuite aortique associée,
- la coronarographie sélective est réalisée lorsqu'il
existe des signes évidents de coronaropathie.
Les indications de la coronarographie varient suivant les équipes
: inutile avant 50 ans ; probablement après 75 ans. Entre ces deux
âges, l'importance des facteurs de risque vasculaires et la sémiologie
de l'angine de poitrine guideront l'indication de l'examen coronarographique.
4.4 La recherche de lésions associées doit
être systématique.
4.4.1 Les lésions coronariennes,
4.4.2 Une autre atteinte valvulaire associée, essentiellement
par l'échocardiographie,
4.4.3 Lésions des vaisseaux à destinée céphalique.
- recherche d'accidents ischémiques transitoires,
- examen Doppler des vaisseaux du cou, surtout chez le sujet âgé
(irradiation du souffle de rétrécissement aortique).
4.4.4 Il n'est pas rare chez l'homme âgé d'être
confronté à une affection prostatique, qui doit être
traitée avant mise en place d'une prothèse valvulaire.
5 Evolution spontanée
- le rétrécissement aortique orificiel peut être bien
toléré pendant longtemps.
- l'indication opératoire est retenue devant tout rétrécissement
aortique orificiel serré mal toléré en raison de la
gravité du pronostic spontané et de l'évolution irréversible
à dater des premiers signes fonctionnels :
* mortalité 4 à 5 ans après syncope,
* mortalité à 3 ans après angor,
* 1 an après insuffisance ventriculaire gauche,
* quelques mois après insuffisance cardiaque globale.
6 Complications
- endocardite bactérienne (10%, surtout si insuffisance aortique
associée).
- embolie calcaire.
- la mort subite est toujours une menace chez un patient symptomatique.
7 Le traitement
7.1 Le traitement est avant tout chirurgical
Tout rétrécissement aortique orificiel calcifié et
serré, symptomatique, doit faire discuter l'indication opératoire
: remplacement valvulaire sous C.E.C. et hypothermie complété
par une protection myocardique (hypothermie locale et cardioplégie
pharmacologique).
Le type de prothèse se discute essentiellement en fonction de
l'âge.
7.2 La mortalité opératoire
5 à 12% selon les séries, tenant compte de l'âge du
sujet, de l'existence ou non d'une coronaropathie associée, de l'altération
de la fonction ventriculaire gauche.
7.3 Les complications post-opératoires
Elles ne sont pas spécifiques à ce type de cardiopathie :
infarctus myocardique, troubles du rythme, complications hémorragiques,
infectieuses et neurologiques.
7.4 Survie à long terme
Pour ACAR, une fois passé le cap opératoire, taux de survie
: 79 % à 5 ans contre 92,5% dans une population témoin du
même âge.
Mortalité opératoire incluse : taux de survie 71 % à
5 ans, 63% à 8 ans.
La plupart des opérés ont d'excellents résultats
fonctionnels.
7.5 La valvuloplastie aortique par voie percutanée
(ROUEN, septembre 1985)
Réservée aux sujets âgés avec contre-indications
formelles à la chirurgie (insuffisance respiratoire, tumeur maligne
opérable).
Cette technique a fortement déçu : survie 25 à
30% à 6 mois avec complications immédiates, mortalité
de 5 à 10%, resténose très fréquente dans les
mois qui suivent la procédure.
8 Les indications opératoires
Elles doivent être larges compte tenu du pronostic spontané
et du taux de survie espéré.
- l'indication opératoire ne se discute pas dans les formes
symptomatiques, même si le groupement des signes cliniques apparaît
péjoratif (âge, insuffisance cardiaque, cardiomégalie)
et s'il existe une altération des indices de la fonction ventriculaire
gauche dont on observe assez souvent la réversibilité.
Au stade de décompensation : indication urgente.
- faut-il opérer les formes asymptomatiques ? Cela est justifié
si la sténose est serrée avec une forte hypertrophie ventriculaire
gauche, avec un gradient égal ou supérieur à 80 mm
de mercure, et à fortiori s'il existe une altération de la
fonction ventriculaire gauche.
- problème particulier : le sujet âgé de plus de
80 ans,
* n'opérer que les formes symptomatiques
* discuter d'une coronarographie ?
* le choix de la prothèse : bioprothèse.