PHARMACOLOGIE DE L'ACCIDENT VASCULAIRE CEREBRAL

Hervé Allain
 
 Laboratoire de Pharmacologie Expérimentale et Clinique
 
 

                                                                        mis à jour le 26 novembre 1999

1 Généralités 
2 Physiopathologie 
3. Principes de traitement 
3.1. La thrombolyse 
3.2. Les anti-thrombotiques 
3.3. Les antiplaquettaires 
3.4. Les neurocytoprotecteurs 
3.5. Synthèse 
4 Bénéfices thérapeutiques 
4.1. Préliminaires 
 
4.2. Aspirine à la phase aiguë 
4.3. Antithrombotiques à la phase aiguë 
4.4. Fibrinolytiques 
4.5. Prévention secondaire 
4.6. Neurocytoprotecteurs 
5 - Risques thérapeutiques 
5.1 Effets de type A 
5.2 Effets de type B 
5.3. Les interactions médicamenteuses 
6 Conseils au malade et à la famille 
7 Bibliographie 


 

1 Généralités

L'accident vasculaire cérébral (AVC) , hémorragique ou ischémique, représente le plus grand défi pour la neuropharmacologie et la société toute entière, responsable de décès, de handicap, d'hospitalisation et de drames physiques, psychologiques et familiaux. L'accident vasculaire ischémique ou stroke se chiffre par exemple à 500 000 nouveaux cas par an aux Etats-Unis d'Amérique (USA) et autant en Europe. Le stroke est la troisième cause de décès et peut survenir chez des sujets de moins de 55 ans (incidence estimée à 34/100 000), surtout les hommes. Le coût du stroke est estimé, toujours aux USA à 40 millions de US dollars par an. Pour ces quelques raisons, au moins, nous limiterons nos propos au stroke, délaissant des pathologies vasculaires cérébrales soit chroniques (exemple des démences vasculaires) soit hémorragiques, tout en soulignant d'emblée, à travers une bibliographie volontairement amplifiée quoique restrictive, le fossé toujours incomblable entre les acquis des neurosciences (épidémiologie, physiopathologie) et l'arsenal pharmacothérapeutique à notre disposition aujourd'hui. Durant ces vingt dernières années, de nombreuses cibles biologiques issues d'une bonne connaissance des cascades biologiques associées à une ischémie/hypoxie ont été identifiées et ont constitué la justification de nombreux essais cliniques chez l'homme, hélas presque tous négatifs donc source de fatalisme et de nihilisme (voir l'évolution au cours du temps des idées à travers les quelques articles mentionnés). L'espoir récent est à imputer à 5 dimensions complémentaires : 1) l'épidémiologie et la détection des facteurs de risque vasculaires principaux sur lesquels il est possible d'agir (hypertension artérielle, intoxication tabagique, diabète, hypercholestérolémie, contraception orale, intoxication alcoolique) ; 2) l'émergence d'unités d'accueil d'urgence des AVC (stroke unit) qui pour au moins quatre raisons (rapidité d'accès aux soins ; expertise neurologique et finesse du diagnostic ; simultanéité de la prise en charge diagnostique et thérapeutique ; esprit de recherche clinique) ont diminué la morbi-mortalité en phase aiguë de 30 % ; 3) la réalisation de grands essais multicentriques internationaux, notamment de prévention secondaire ; 4) les progrès de la chirurgie des sténoses carotidiennes serrées symptômatiques, autorisant d'après l'étude NASCET de 1991 d'éviter, pour 100 patients opérés, 17 infarctus ipsilatéraux (dont 10 sévères ou mortels), à 2 ans ; 5) la formation et l'éducation du public et des médecins à l'urgence de la prise en charge de "l'attaque cérébrale" (brain attack), ces derniers devant maintenir le traitement antihypertenseur antérieur, se méfier des antihypertenseurs d'action trop rapide, assurer une fonction respiratoire efficace, lutter contre l'hyperthermie et l'hyperglycémie, démarrer une kinésithérapie précocément et enfin prévenir toute thrombophlébite.
 

2 Physiopathologie

Les mécanismes biologiques conduisant de l'ischémie aiguë à la mort cellulaire ont été parfaitement élucidés sur des modèles animaux (occlusion des 4 vaisseaux de Pulsinelli, occlusion de l'artère cérébrale moyenne, lésion photothrombotique) et plus récemment chez l'homme grâce à la neuroimagerie fonctionnelle. Les évènements surviennent en cascade donc se modifient au cours du temps ; la phase immédiate suivant l'ischémie/hypoxie correspond au déclenchement des phénomènes et chez l'homme à la fenêtre thérapeutique sur laquelle il faut agir (< 6 heures). Schématiquement l'ischémie induit au départ 5 évènements fondamentaux : 1) déclenchement du programme d'apoptose ; 2) panne énergétique (paralysie membranaire) ; 3) relargage massif de neurotransmetteurs dont le glutamate ; 4) réaction inflammatoire avec production d'acide arachidonique (source de radicaux libres) ; 5) thrombolyse endogène avec phénomènes de reperfusion. La chronologie de chacun de ces processus est connue dont, par exemple, l'envahissement progressif par le calcium libre intracellulaire et les lésions membranaires et cytosquelettiques. La topographie lentement extensive des lésions met l'accent sur la zone de pénombre où les cellules intactes sont "paralysées" (donc récupérables) ainsi que sur la vulnérabilité sélective, certaines structures anatomiques du cerveau mourant plus vite que d'autres (striatum, hippocampe) ou enfin, les paramètres pronostiques au niveau du foyer (pH, glycémie, lactates, calpaïn, c-fos, HIF-1, gelsolin ...). Ces réactions pourront se poursuivre au delà de la phase aiguë.
 

3 Principes de traitement

 

3.1 La thrombolyse

La première stratégie thérapeutique du Stroke, visant à lyser l'embol et donc la cause même de l'ischémie/hypoxie, est apparue en 1996 avec la mise sur le marché de l'Alteplase (tissue plasminogen activator), à administrer dans les trois heures suivant les premiers signes cliniques (en théorie au stade de la pénombre). Une série de grands essais (véritables cours de méthodologie!) a suivi, largement dominés par le risque d'accroître la mortalité par phénomène hémorragique.
 

3.2 Les anti-thrombotiques

L'utilisation de l'héparine et des héparinoïdes visait à inhiber la propagation du thrombus dans les artères de grand et petit calibre et de prévenir la ré-embolisation artérielle (et veineuse). Cette approche n'est plus en vogue, du moins pour l'instant.
 

3.3 Les antiplaquettaires

Bien que peu argumenté sur le plan expérimental, les antiplaquettaires (antiplatelet agents) visent à minimiser le volume de l'infarctus, à limiter l'extension du thrombus et à éviter une récurrence précoce du Stroke. L'aspirine (160 mg/jour) a été largement étudiée.
 

3.4 Les neurocytoprotecteurs

Le concept de neurocytoprotection reste pour le moment du domaine de la recherche, visant à atténuer la vulnérabilité intrinsèque du tissu cérébral en bloquant les étapes neurochimiques conduisant à la lésion et la mort cellulaire secondaire. La philosophie sous jacente est d'administrer dans les premières minutes du Stroke un produit dénué d'effets indésirables (ex : hémorragie) capable de bloquer la chaîne de réactions conduisant à la mort cellulaire. Les candidats sont extrêmement nombreux, la plupart du domaine de la recherche. Les antagonistes du calcium et du glutamate ont été les plus travaillés, avec des résultats thérapeutiques plus ou moins contestés. Le Tableau I issu de la revue de READ et coll (1999) illustre le dynamisme de cette recherche. Des produits anciens, dénués d'effets indésirables immédiats, autrefois qualifiés de vasodilatateurs ou d'oxygénateurs cérébraux sont toujours en cours d'étude (exemple du piracetam et de l'almitrine/raubasine).
 

 

TABLEAU I : LES NEUROCYTOPROTECTEURS (d'après READ et al, 1999)
 
1. ANTAGONISTES CALCIQUES 
  

2. ANTAGONISTES GLUTAMATERGIQUES 

  

  

  

  

  

  

  

  

  

  

    

3. ANTI RADICAUX LIBRES 
  

4. ANTAGONISTES OPIOIDES 

5. GANGLIOSIDES 

6. AUTRES

Nimodipine 
Darodipine 
Ziconotide 
  

Récepteurs NMDA 
 
 
 
 
 
  

Glycine 
 
  

Polyamine 
  

Récepteur AMPA 

Relargage 
 
 
  

Tirilazad ront à envisager. L'infarctus cérébral n'est pas une entité homogène comme en témoigne la prévention secondaire (anticoagulants si cardiopathies emboligènes ; antiplaquettaires si athérosclérose). L'aspirine (160 mg/j) est indiquée à la phase aiguë. Les cothérapies (anticonvulsivants) et les médicaments à administrer à distance de l'évènement aigu (dépression, démence, épilepsie, spasticité) sont à discuter cas par cas. La prévention secondaire (récidive) représente le second volet de la discussion.
 

4 Bénéfices thérapeutiques

 

4.1 Préliminaires

L'analyse des essais cliniques réalisés est un véritable parcours dans les méthodes et les sigles, retrouvés dans la bibliographie (ceci nécessiterait un volume entier !). Schématiquement l'évaluation des thérapeutiques repose sur la mortalité, l'intensité du handicap (échelles : NIHSS, Barthel, Rankin, Glasgow ...). Les noms des grands essais cités par leur sigle sont connus du spécialiste et facilement retrouvés.
 

4.2 Aspirine à la phase aiguë

La métaanalyse des essais IST + CAST + MAST montre que l'aspirine (par rapport au placebo) évite 7 ‰ récidives d'infarctus, 9 ‰ AVC ou décès et 13 ‰ décès ou handicap. Les données sont en faveur du produit.
 

4.3 Antithrombotiques à la phase aiguë

Les indications classiques de l'héparine à doses hypocoagulantes sont à conserver. Les héparines de bas poids moléculaire peuvent être utilisées (risque hémorragique diminué).
 

4.4 Fibrinolytiques

La fibrinolyse intraveineuse a fait l'objet d'au moins 6 grands essais internationaux. La streptokinase a été abandonnée (hémorragie) alors que le rt-PA, utilisé dans les 3 à 6 heures est efficace (étude NINDS à 3 mois ; étude ECASS II à 3 mois significative sur l'échelle de RANKIN lors d'une analyse secondaire).
 

4.5 Prévention secondaire

Les antiplaquettaires utilisés sont l'aspirine et la ticlopidine. Ils diminuent de 27 % le risque de récidives vasculaires. L'asasantine&trade; (aspirine 50 mg + dipyridamole 400 mg) réduit ce risque de 37 % (étude ESPS2). Le Clopidogrel (PlavixTm 75 mg) réduit le risque de récidive d'évènement vasculaire après infarctus cérébral, du myocarde ou des membres inférieurs, de 8,7 % (étude CAPRIE ; mega-trial).

Les statines du groupe des hypocholestérolémiants se sont révélées bénéfiques d'après la métaanalyse de BLAUW publiée dans Stroke en 1997 (13 essais). Chez des patients porteurs d'une cardiopathie ischémique le nombre d'AVC est diminué d'environ 30 % par rapport au placebo.

Les antihypertenseurs (métaanalyse de COLLINS, Lancet 1990) diminuent le risque d'AVC de 42 % et celui de décès pour cause vasculaire de 20 %. Le risque d'un 2ème AVC après un premier AVC augmente nettement en fonction des chiffres de la pression artérielle diastolique usuelle (Rodgers, BMJ 1996) ; il en est de même pour la démence vasculaire à long terme, " prévenue " par la nitrendipine (SYST-EUR).
 

4.6 Neurocytoprotecteurs

Objet d'une recherche intense, ils cherchent leur place à la phase aiguë (Piracetam ; Gingko Biloba ; Almitrine/Raubasine). Dans certains pays, les produits à disposition sont employés dans la phase de rééducation fonctionnelle (intérêt pour le cognitif). La molécule BN 80933 anti-radicaux libres et anti NO synthase semble puissante chez l'animal, en curatif.
 

5 Risques thérapeutiques

 

5.1 Effets de type A

Qu'il s'agisse des antiagrégants plaquettaires (y compris l'aspirine) ou des thrombolytiques le problème majeur est celui de l'hémorragie ou de la transformation secondaire de l'infarctus en hémorragie au niveau cérébral. L'étude du clopidrogel révèle un risque de 9, 27 % chez des malades traités contre 9, 28 % dans le groupe aspirine (les hémorragies gastro-intestinales induites sont moins fréquentes sous clopidogrel). De même selon l'étude ESPS 25, les hémorragies induites étaient de 74 cas pour 1 649 sujets dans le groupe placebo, 135/1 649 dans le groupe Aspirine (50 mg/j), 77/ 1 654 dans le groupe dipyridamole et 144/1 650 lors de l'association. Le risque cumulé d'hémorragies systémiques sous anticoagulants varie de 1,3 à 5,7 % ; les hémorragies intracrâniennes varient de 0,7 % (faibles doses d'héparine) à 1,8 % (doses curatives). Quel que soit le médicament responsable il conviendra de bien distinguer les pétéchies fréquentes de l'hématome intra-infarctus et donc de moduler voire d'arrêter les antithrombotiques.
 

5.2 Effets de type B.

Les effets de type B sont propres à chaque médicament. Par exemple : héparines et thrombocytopénie ; ticlopidine et thrombocytopénie ... Le clopidogrel possède une excellente acceptabilité (éruptions cutanées). D'après les essais de phase I et II les neurocytoprotecteurs en développement possèdent un profil de sécurité variable ; les anti NMDA peuvent induire une psychostimulation, des effets psychotomimétiques et une augmentation de la pression artérielle. Au niveau cardiaque, l'allongement du QTc reste un problème (eliprodil ; lubeluzole).
 

5.3 Les interactions médicamenteuses

Il est clair que l'idée du futur d'attaquer le stroke avec des cocktails thérapeutiques risque d'aggraver le risque lié aux interactions. L'association par exemple, d'antiagrégants plaquettaires aux thrombolytiques favorise la survenue des infarctus cérébraux.
 

6 Conseils au malade et à la famille

Le stroke est une urgence médicale au même titre que l'infarctus du myocarde. Le pronostic dépend de la vitesse de prise en charge par des équipes entraînées disposant de matériel de neuroimagerie à disposition 24 heures/24. Des médicaments ont déjà fait leur preuve d'efficacité. Beaucoup de progrès reste à faire dans le cadre de protocoles de recherche clinique.
 

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