Le monde moderne est submergé par un flot quasi
ininterrompu d'informations et la médecine n'y échappe pas
(1). La connaissance médicale n'a jamais évolué
aussi vite que lors des dernières décennies. Les résultats
des recherches sont souvent médiatisés et font naître
chez le grand public des attentes souvent en décalage avec les résultats
proprement scientifiques. La réglementation de plus en plus stricte
des agences du médicament à travers le monde (Food and Drugs
Administration, European Medicine Evaluation Agency, Agence Française
du Médicament …) améliore sans cesse les standards de qualité
de la recherche clinique et impose la multiplication des essais cliniques
randomisés. Les publications se suivent à un rythme soutenu
et l'obligation de la pratique de la médecine selon les données
actuelles de la science (D.A.S.) se heurte aux limites de temps et de ressources
que peuvent y consacrer les praticiens
(2). D'autre
part, les moyens modernes de communication (les "autoroutes de l'information")
commencent à faire leur apparition dans la vie courante amenant
avec elles des possibilités d'accès à l'information
jusque là inédites
(3). Internet est le
plus bel exemple de ces outils. Le médecin exerçant dans
la campagne la plus reculée peut, grâce à un modem,
obtenir le dernier article publié par le
Lancet ou le
New
England Journal of Medicine à partir de son cabinet, forcément
informatisé, puisque la loi l'y obligera.
Les systèmes d'information actuels conjugués à
l'explosion des données de la recherche constituent à la
fois une charge et une chance pour le praticien. Une charge, car l'obligation
de moyens lui imposera de se tenir au courant des résultats de la
recherche; une chance, car avec un minimum de préparation, il peut
considérablement améliorer sa pratique pour la plus grande
satisfaction de ses patients.
La préparation à la gestion de cette explosion de l'information
médicale citée plus haut, s'inscrit dans une démarche
appelée
Evidence-Based Medicine (EBM), que l'on traduit en
français par Médecine Factuelle. Cette approche que nous
définirons plus loin se fonde sur un nouveau paradigme qu'on peut
résumer en trois points :
-
Il faut "se méfier" de l'expérience clinique, de l'intuition
et de l'avis de l'expert unique ;
-
La connaissance physiopathologique n'est pas suffisante et peut même
conduire à des prédictions incorrectes à propos du
diagnostic et de l'efficacité du traitement ;
-
La connaissance de certaines règles d'évaluation est
nécessaire pour interpréter correctement la littérature,
les études pronostiques, les tests diagnostiques et les stratégies
thérapeutiques.
2 Définition
La médecine factuelle (ou
Evidence-Based Medicine, EBM) est
une approche méthodique de la pratique médicale fondée
sur l'analyse critique de l'information médicale. La décision
médicale dans cette approche ne doit plus se fonder sur l'expérience
personnelle ou l'avis de l'expert mais sur une meilleure utilisation des
données actuelles de la science, fournies en particulier par les
essais cliniques
(4). Le terme de médecine factuelle
est une tentative de traduction de l'expression anglaise qui utilise le
terme
evidence. Il faut voir en ce terme l'équivalent de
la preuve ou de l'argument au sens juridique du terme.
L'EBM commence quand un patient et un clinicien doivent prendre ensemble
une décision de soin. Elle commence aussi quand le clinicien admet
l'existence d'une lacune dans sa connaissance qui doit être comblée
avant de prendre la décision appropriée. Elle continue quand
le clinicien transforme sa lacune en une question clinique (précise
et admettant une réponse), recherche la réponse et évalue
la validité et la pertinence de la réponse qu'il a trouvée.
Enfin, l'EBM se termine comme elle a commencé, avec le patient et
une tentative d'appliquer ce qui a été appris à ce
patient précis. La connaissance qui a été acquise
dans la résolution de ce problème clinique pratique sera
retenue et utilisée pour soigner de futurs patients.
3 Objectifs
L'objectif principal de l'EBM est d'aider le médecin à soigner
ses patients selon les D.A.S. Pour cela, elle insiste sur la nécessité
de se faire sa propre opinion sur la base d'une méthodologie raisonnée
et d'une recherche efficace de l'information pertinente. Ceci amènera
le médecin à faire face d'une part, à l'évolution
rapide du savoir et d'autre part, à l'accroissement de la quantité
d'informations nouvelles.
Un des objectifs primordiaux de cette nouvelle approche est de former
des médecins conscients du rythme d'évolution des D.A.S.,
ne se fiant plus uniquement aux connaissances acquises au cours de la formation
universitaire.
Le bagage méthodologique fourni par l'EBM permet d'évaluer
les conclusions d'une étude clinique à partir de la construction
même de cette étude.
Enfin, un des aspects les plus intéressants de cette discipline
est sa capacité à motiver ses adeptes à s'impliquer
davantage dans la recherche clinique et donc, dans la production de nouvelles
informations cliniques de qualité.
4 Outils
La pharmacologie joue bien évidemment un rôle fondamental
dans la production de données d'efficacité et de sécurité
concernant le médicament. La connaissance des notions-clés
de cette discipline sont indispensables pour comprendre, évaluer
et adapter les données actuelles de la science (D.A.S.) au cas du
patient traité. En effet, l'utilisation du médicament à
bon escient requiert de connaître les critères de qualité
d'un essai clinique (randomisation, contrôle, double-insu … ) mais
aussi, les outils statistiques d'évaluation (nombre de sujets nécessaires,
durée de l'essai, significativité statistique de la différence
entre les groupes témoin et traité). D'autres sources d'information
pharmacologiques existent : les études pharmaco-épidémiologiques,
les méta-analyses … Il faut pouvoir connaître leurs intérêt
et limites ainsi que leurs critères de qualité. Ces critères
doivent être peu nombreux et simples :
-
Diagnostic : le test a-t-il été évalué sur
les formes légères à sévères de la maladie
? a-t-il été comparé sur des patients traités
et non traités ? des sujets présentant des troubles différents
mais communément confondus ont-ils été pris en compte
? Y a-t-il eu une comparaison indépendante et en insu avec un standard
reconnu de diagnostic ("gold standard") ?
-
Traitement : Y a-t-il eu allocation randomisée du traitement ? Le
nombre de patients inclus dans l'essai a-t-il été prévu
?
-
Articles revues : La méthode d'inclusion des articles a-t-elle été
explicitée ?
Enfin, il faut savoir chercher l'information nécessaire grâce
en particulier, aux moyens télématiques et informatiques
actuels. Certains auteurs travaillent à la mise à disposition
du clinicien de l'information dont il a besoin ou à défaut,
à lui apprendre à la chercher là où elle se
trouve. D'où l'importance de l'introduction dans le cursus de médecine
d'une formation à l'utilisation de l'informatique, de l'Internet
et des bases de données médicales
(5).
Face à un choix thérapeutique délicat, le clinicien
aura à suivre différentes étapes avant la prise de
décision :
-
A partir du cas clinique précis, il faut savoir définir le
problème, poser la question appropriée et déterminer
l'information nécessaire pour le résoudre ;
-
Rechercher efficacement dans la littérature les articles correspondant
: il faut pour cela connaître la localisation des bases de données
(ex: Medline), savoir s'en servir (utilisation des mots-clés, des
opérateurs booléens …) ;
-
Sélectionner les meilleures études et les plus significatives
en hiérarchisant l'information selon le type d'étude : essai
clinique randomisé, double-insu, nombre de sujets, durée
de l'étude …
-
Choisir le bon critère d'évaluation : efficacité,
sécurité, coût …
-
Evaluer le résultat de l'étude et établir un raisonnement
de causalité : différence de risque, réduction du
risque absolu, réduction du risque relatif, rapport de cotes (odds
ratio), nombre de patients à traiter, intervalle de confiance, significativité
statistique et clinique ;
-
Etre capable de présenter à ses collègues de manière
succincte, le contenu d'un article, ses points forts et ses faiblesses,
d'en extraire le message clinique et de l'appliquer au problème
du patient ;
-
Avoir une bonne connaissance de la physiopathologie pour interpréter
et appliquer les résultats de cette recherche au cas du patient
individuel. Il s'agit alors d'estimer le rapport bénéfice/risque
à la lumière des informations nouvelles dont dispose le clinicien
;
-
Etre à l'écoute des valeurs, besoins et sensiblité
du patient.
5 Conclusion
L'EBM n'est pas à proprement parler une "nouveauté" en médecine;
son véritable apport consiste en l'expression explicite, méthodique
et raisonnée de l'approche clinique dans un contexte d'évolution
rapide de la science médicale et d'explosion de la quantité
d'information disponibles
via des supports multiples.
Un enseignement de médecine factuelle se doit de former les
médecins, futurs ou en activité, à raisonner, s'informer
et décider selon ce nouveau paradigme. L'intérêt de
l'enseignement de l'EBM est de former des "apprenants" qui, durant toute
leur vie, vont prendre en compte les avancées diagnostiques et thérapeutiques,
quand elles surviennent, et qui vont pouvoir rester concentrés sur
l'application de cette information aux patients individuellement, reconnaître
les limitations des "experts" et aider les patients à faire des
choix difficiles devant une information incomplète.
6 Références bibliographiques
(1) M. Bird.
System overload -Excess information is clogging the pipes of commerce
- and making people ill.
Time, December 9, 1996; 38-39.
(2) J-P Boissel et le groupe Validata.
L'information thérapeutique : comment transmettre les données
actuelles de la science.
Thérapie 1994; 49 : 299-311.
(3) C. Attali.
De la télémédecine aux réseaux de soins
: quels systèmes d'informations ?
Dans : Autoroutes de l'information et déontologie médicale,
eds. Masson, pages 79-96.
(4) DL Sackett et al.
Evidence based medicine : what it is and what it isn't.
BMJ 1996; 312 : 71-72.
(5) P. Degoulet et al.
Le poste de travail multimédia, assistant électronique
du professionnel de santé.
La Revue du Praticien 1996; 46 : 306-313.