Pharmacologie des anesthésiques généraux

Hervé Allain, Olivier Tribut, Nicolas Mauduit, Stéphane Schück

Laboratoire de Pharmacologie Expérimentale et Clinique
2, av du Pr. Léon Bernard 35043 Rennes cedex
 

mis à jour le 30 avril 2000

1 Introduction
2 Classification
2.1 Chimique
2.2 Galénique
2.3 Cinétique
3 pharmacodynamie
3.1 Système nerveux central
3. 2 Système respiratoire
3.3 Système cardiovasculaire
3.4 Système musculaire
4 Mécanisme d'action
4.1 Généralité
4.2 Théorie membranaire
4.3 Les recepteurs ionotropes au glutamate
4.4 Les recepteurs GABA A
4.5 Les recepteurs à la glycine
4.6 Les recepteurs nicotiniques
4.7 Les recepteurs 5HT3
5 Pharmacovigilance
6 Bibliographie

1 Introduction

L'anesthésie se définit par une abolition induite de la conscience et une incapacité à percevoir la douleur. La première substance anesthésique découverte est le diéthyl d'éther, synthétisée par Valérius Cordus (1514-1544) et testée chez le poulet par Paracelse (1493-1541). Ce n'est qu'en 1847 qu'un étudiant de la faculté de Médecine de Harvard, William Morton, anesthésie à l'éther un malade devant subir une intervention chirurgicale. C'est l'anesthésie générale qui a permis les progrès de la chirurgie et la recherche expérimentale chez les animaux.
La pharmacologie des anesthésiques généraux (par opposition aux anesthésiques locaux) se caractérise par l'extrême diversité chimique des produits utilisés qui tous, sur un plan pharmacodynamique, exercent un effet réel et puissant sur le système nerveux central (SNC), l'anesthésie générale. Chez l'homme, ces produits sont prescrits, administrés et évalués par les médecins spécialistes en anesthésie-réanimation. La question principale aujourd'hui posée, est celle de leur mécanime d'action.  

2 Classification

2.1 Chimique

La simple lecture du Tableau I reflète l'extrême hétérogénéité de ce chapitre : éthers, alkanes,barbituriques ... La structure chimique rend compte du degré variable de la lipophilie de ces produits (coefficient de partage) et de leur impact membranaire différent (couches bilipidiques).

2.2 Galénique

Les anesthésiques généraux (AG) sont soit volatiles donc administrés sous forme de gaz (diéthyl d'éther, xénon, halothane, protoxyde d'azote, isoflurane, enflurane) soit non volatiles donc administrés par voie parentérale (barbituriques,propofol, kétamine, hydrate de chloral ...).  

2.3 Cinétique

La cinétique d'effet doit être dissociée de la pharmacocinétique plasmatique, les relations pharmacodynamie/pharmacocinétique (PK/PD) répondant à des modèles complexes. Les durées d'action des AG sont variables et conditionnent la rapidité du réveil ainsi que la nécessaire surveillance post-anesthésie, voire les éventuels effets résiduels à distance. 

3 pharmacodynamie

3.1 Système nerveux central

L'AG idéal induit perte de conscience contrôlée, amnésie et analgésie. L'action sur la conscience (et vigilance) met en jeu le cortex cérébral et les systèmes ascendants activateurs prennant naissance dans la formation reticulée du tronc cérébral ; ces effets trouvent leur reflet dans la lecture de l'électro encéphalogramme (EEG), dont les modifications permettent une classification des AG en deux groupes, celui à tracé "calme" et prédominance d'ondes lentes à bas voltage (halothane, méthoxyflurane, chloroforme...), l'autre à activité rapide prédominante se transformant en cours d'anesthésie par des ondes lentes de haut-voltage (cyclopropane, protoxyde d'azote, diéthyl d'éther...). L'amnésie implique une action multisite : cortex cérébral, hippocampe et amygdale. L'analgésie fait intervenir les systèmes descendants de la douleur, la substance grise périacqueducale et la corne postérieure de la moelle épinière (modulation de la transmission enképhalinergique et de la substance P.).  

3. 2 Système respiratoire

Les AG dépriment rythme et amplitude respiratoires. Les réflexes respiratoires (au CO2 et à l'hypoxie) sont diminués voire abolis par "paralysie" des centres de la respiration. L'halothane agit également sur les chémorécepteurs du glomus carotidien. Le protoxyde d'azote, quant à lui, stimule la fréquence respiratoire.  

3.3 Système cardiovasculaire

Très schématiquement les AG dépriment l'ensemble du fonctionnement cardio-vasculaire soit par action directe sur le muscle cardiaque (halothane) soit par "paralysie" des barorécepteurs et des autres boucles réflexes cardio-vasculaires. L'halothane et apparentés, diminuent le débit sanguin rénal et la filtration glomérulaire.  

3.4 Système musculaire

Les mouvements et le tonus des muscles striés sont déprimés durant l'anesthésie. Les AG diffèrent dans leur degré d'induction d'une relaxation musculaire par rapport à la dépression des autres fonctions neurologiques. C'est la raison pour laquelle il est classique d'associer à une anesthésie des substances bloquant la transmission neuromusculaire.  

4 Mécanisme d'action

4.1 Généralité

Il n'est pas possible aujourd'hui d'expliquer l'effet d'anesthésie générale par un mécanisme d'action unique ou univoque. Plusieurs obstacles s'y opposent : 1) la diversité chimique des produits ; 2) la faible affinité (ordre du millimolaire) ; 3) l'inaccessibilité aux études de binding en raison de constantes de dissociation trop rapides ; 4) l'excès de travaux expérimentaux recourant à des concentrations trop élevées de produits (doses supra-anesthésiantes) et obérant ainsi les analyses et interprétations sur les mécanismes d'action.  

4.2 Théorie membranaire

Pendant près de cinquante ans, la pharmacologie s'est escrimée à vouloir expliquer l'anesthésie générale induite par une action non spécifique au niveau des membranes cellulaires, subissant le joug de deux modèles expérimentaux (l'huile d'olive,le tétard) et d'un fait biophysique (la lipophilie des AG).
Il est vrai que la majorité des AG se dissolvent dans les constituants lipidiques des membranes cellulaires et donc en affectent les propriétés biophysiques (fluidité) et chimiques (fonction des protéines liées aux membranes).
Ces effets membranaires sont toutefois mineurs et peuvent être induits par une simple augmentation (même de 1° Celsius) de la température (effet de la fièvre ?), phénomène qui n'induit pas d'anesthésie. Les stéréoisomères de l'isoflurane et de l'enflurane, quoique fortement liposolubles n'induisent pas d'anesthésie. Enfin de nombreux produits fluidifient les membranes mais n'ont aucun effet anesthésiant, fait connu depuis longtemps (BUCK et al 1989).  

4.3 Les recepteurs ionotropes au glutamate

- Les récepteurs de type NMDA sont sensibles aux effets inhibiteurs des alkanols et de la kétamine mais insensibles au pentobarbital. Les anesthésiques volatiles (ex : propofol) n'exercent qu'un faible effet sur ces récepteurs et doivent plutôt être considérés comme des inhibiteurs du relargage du glutamate.
- Les récepteurs de type AMPA et kaïnate sont fortement inhibés par l'éthanol et d'autres alcools à chaîne courte.
- L'enflurane, l'halothane et l'isoflurane inhibent la fonction des récepteurs Glu R3 et potentialisent celle des Glu R 6.  

4.4 Les recepteurs GABA A

Le rôle clé joué par le GABA dans l'induction d'une anesthésie est démontré depuis longtemps. Le pentobarbital et de nombreux autres AG potentialisent l'inhibition médiée par le GABA. Le THIP, analogue du GABA produit chez le rat et la souris, analgésie et sédation.
C'est le récepteur GABAA qui est mis en état d'hyperactivité par des AG volatiles et non volatiles : propofol, isoflurane, enflurane, halothane, alphaxalone et alcools aliphatiques. Tous les AG, à l'exception de la kétamine, agissent sur la fonction du récepteur GABAA.  

4.5 Les recepteurs à la glycine

En rappelant que les récepteurs à la glycine jouent au niveau de la moëlle épinière le même rôle d'inhibition que les GABAA-récepteurs dans les structures plus supérieures du SNC et qu'il existe une forte homologie dans la séquence des acides aminés de ces deux récepteurs, il n'est pas étonnant de constater que tous les AG potentialisent les courants glycinergiques.  

4.6 Les recepteurs nicotiniques

L'enflurane et l'isoflurane inhibent la fonction du récepteur nicotonique de l'acétylcholine (nACh-R) en diminuant le temps d'ouverture moyen du canal. Les barbituriques inhibent également la fonction du nACh-R ; les alcools à chaîne longue agissent par occlusion de la lumière du canal ionique. L'éthanol agit après fixation sur le domaine extracellulaire à N-terminal du récepteur nicotinique a7 (en conséquence il potentialise le récepteur sérotoninergique 5HT3).  

4.7 Les recepteurs 5HT3

Ce récepteur à la sérotonine, couplé à un canal ionique, est surtout présent dans l'area postrema (déclencheur de nausées, vomissements). Sa fonction est amplifiée par l'éthanol, le butanol, l'halothane et l'isoflurane. Le propofol n'a strictement aucune action sur le 5HT3 (ce produit est moins inducteur de nausées). Ces récepteurs n'apparaissent pas comme des candidats à l'action des AG. 

5 Pharmacovigilance

Aucun AG n'est idéal. Les grandes lignes des effets indésirables doivent être connues par le non spécialiste et son succintement résumées par produit pour les AG par inhalation [Tableau II] et par type d'effet pour les AG par injection [Tableau III]. L'anesthésiste-réanimateur pourra choisir son produit en fonction du type d'intervention et à la lumière de l'acceptabilité de l'AG considéré ; il gérera ses associations médicamenteuses (notamment les morphiniques, tels l'alfentanil ou le fentanyl).
Quelques contrindications sont classiques : propofol et instabilité cardio-vasculaire ; thiopental et hypovolémie/cardiopathie ; kétamine et ophtalmologie, maladies psychiatriques,hypertension intracrânienne, coronaropathies.
Mais aussi, de nouvelles contrindications appairaissent comme celle contre indiquant au Royaume-Uni l'utilisation de l'halothane hors de l'hôpital lors d'interventions dentaires chez les enfants.
A distance, l'effet délétère, quoique réversible, des AG sur la cognition doit être reconnu (pharmacologie de la cognition). 

6 Bibliographie

BUCK KJ, ALLAN AM, HARRIS RA
Eur. J. Pharmacol 1989 ; 16 :359.

SCHOEPFER R, MONYER H, SOMMER B et al.
Prog; Neurobiol. 1994 ; 42 :353.

RAINES DE
Anesthesiology 1995 ; 84 :663.

COLLINS JG, KENDIG JS, MASON P
Trends Neurosci. 1995 ; 18 :549.

BLAYNEY MR, MALINS AF, COOPER GM
The Lancet 1999 ; 354 :1864.