Mélatonine et récepteurs mélatoninergiques
P. Delagrange
Institut de Recherches Internationales SERVIER (I.R.I.S.)
mis à jour le 7 janvier 2000
1. Introduction
La mélatonine (5-methoxy N-acétyltrytamine) a été
isolée par Lerner en 1958 à partir d'extraits de glandes
pinéales. A cette date, la seule activité reconnue pour la
mélatonine était sa capacité d'agrégation pigmentaire
chez le Xénope, raison pour laquelle cette espèce sera choisie
pour cloner le premier récepteur mélatoninergique.
1.1. Synthèse
de la mélatonine
La mélatonine est une neurohormone synthétisée
pendant la période nocturne à partir de la sérotonine
dans la glande pinéale ou épiphyse. La sérotonine,
synthétisée dans les pinéalocytes, est acétylée
par l'arylalkylamine-N-acétyltransférase (AA-NAT) pour donner
la N-acétylsérotonine. Cette dernière est ensuite
méthylée par l'hydroxyindole-O-méthyltransférase
(HIOMT) pour donner la mélatonine (cf schéma). Ces deux enzymes,
toutes deux spécifiques de cette voie de synthèse, présentent
des profils d'activité différents.
L'AA-NAT est l'enzyme limitante : elle est soumise à de nombreux
mécanismes de régulation transcriptionnelle et/ou post-transcriptionnelle
en fonction de l'espèce considérée permettant à
l'enzyme d'être active seulement pendant la période d'obscurité.
L'activité de la AA-NAT est fortement régulée par
l'alternance lumière/obscurité contrairement à l'HIOMT
qui présente une activité constitutive tout au long du cycle
nycthémère. Chez le rat, une exposition à un flash
lumineux pendant la période d'obscurité entraîne une
inhibition dans les 15 minutes de l'activité de la AA-NAT. Il en
est de même chez l'homme.
1.2. Régulation
de la synthèse de mélatonine
Les informations lumineuses qui régulent l'activité
de la AA-NAT parviennent à la glande pinéale par une voie
polysynaptique. Chez les mammifères, les photorécepteurs
de la rétine convertissent la lumière en signaux électriques
qui sont transmis aux noyaux suprachiasmatiques principalement via le faisceau
rétinohypothalamique. Les noyaux suprachiasmatiques constituent
l'horloge interne de l'organisme des mammifères. Les informations
lumineuses sont ensuite transmises via le noyau paraventriculaire du thalamus
au ganglion cervical supérieur puis dans les fibres noradrénergiques
sympathiques post-ganglionnaires à la glande pinéale.
La synthèse de mélatonine est par conséquent principalement
contrôlée par la noradrénaline qui va stimuler pendant
la période nocturne les récepteurs adrénergiques b1
présents sur les pinéalocytes. Cette stimulation des récepteurs
b1
entraîne une augmentation des taux d'AMPc dans les pinéalocytes
puis une augmentation de l'activité de la AA-NAT.
Le rythme de mélatonine est donc directement contrôlé
par la photopériode et la durée de la synthèse est
positivement corrélée à celle de la période
d'obscurité. La mélatonine secrétée dans la
circulation sanguine transmettra à toutes structures centrales ou
périphériques, exprimant des récepteurs ou sites mélatoninergiques,
cette information sur la photopériode, permettant ainsi à
l'animal une adaptation physiologique aux alternances jour/nuit ou aux
saisons.
Chez l'homme comme chez l'animal, les taux plasmatiques nocturnes de
mélatonine varient entre 30 et 200 pg/ml avec un pic dans la seconde
partie de la nuit. Les profils plasmatiques de mélatonine sont différents
d'un individu à l'autre mais stable pour un même sujet.
Mélatonine, synthèse
et régulation
2. Récepteurs mélatoninergiques
2.1. Historique
Les premiers sites de liaison à la mélatonine ont été
mis en évidence en 1984 grâce à la synthèse
d'un radioligand, la 2-[125
I]
-iodo-mélatonine qui est toujours utilisée à ce jour
dans la majorité des études de déplacement.
Ce ligand a permis de mettre en évidence deux catégories
de sites de liaisons appelés ML1 et ML2 qui
présentaient respectivement une haute (pM) et une faible (nM) affinité
pour la 2-iodo-mélatonine. Le site ML1 avait été
caractérisé comme étant couplé à une
protéine G car sensible au GTP. Le site ML2 n'était
lui pas sensible aux analogues du GTP.
C'est en 1994 que le groupe de Reppert a cloné le premier récepteur
mélatoninergique par la technique de clonage par expression à
partir de mélanophores de Xénope immortalisés. Deux
autres récepteurs, cette fois humains, furent clonés la même
année par le même groupe. Ces trois récepteurs correspondant
aux sites ML1 furent appelés Mel1A et Mel1B
pour les récepteurs humains et Mel1C pour le récepteur
de Xénope.
D'un point de vue moléculaire, c'est trois sous-types réceptoriels
appartiennent à la famille des récepteurs à sept segments
transmembranaires couplés aux protéines G et présentent
une homologie de séquence de 60 %. Ces trois récepteurs présentent
une même particularité : dans la deuxième boucle intracellulaire,
une séquence d'acides aminés (NRY) commune à tous
les récepteurs couplés aux protéines G est remplacée
par la séquence DRY et dans le septième segment transmembranaire,
une séquence NAXXY est remplacée par NPXXY.
Ces deux particularités font que ces trois sous-types réceptoriels
mélatoninergiques peuvent être considérés comme
une sous-famille dans cette famille des récepteurs couplés
aux protéines G.
C'est en 1998 que le comité de Nomenclature de l'Union Internationale
de Pharmacologie (IUPHAR) a approuvé une nouvelle nomenclature :
mt1 pour le Mel1A, MT2 pour le Mel1B.
Le Mel1C, qui n'a pour l'instant pas été mis en
évidence chez les mammifères, reste appelé Mel1C.
Le site ML2, qui n'a pas encore été cloné,
a été nommé MT3. L'abréviation
utilisée pour la mélatonine sera MLT. C'est désormais
cette nouvelle nomenclature officielle qui doit être utilisée.
2.2. Récepteurs
mt1
Les récepteurs mt1 ont été intégralement
clonés chez l'homme, le mouton, la souris, le hamster et partiellement
chez le rat. Le système de transduction des récepteurs mt1
est principalement lié à une inhibition de l'adényl-cyclase
via une protéine Gi. Une autre voie parallèle
impliquant toujours une protéine Gi potentialise l'activation
de la phospholipase C (Godsen et Reppert, 1997).
La distribution tissulaire des récepteurs mt1 a été
réalisée par des techniques d'hybridation in situ et
de PCR (Polymerase Chain Reaction) mais aussi pour ce récepteur
par immunocytochimie grâce à la synthèse d'un anticorps
de ce récepteur.
Des études de polymorphismes ont été réalisées
pour les récepteurs mt1 humain et de mouton. Un certain
nombre de mutations affectant au plus un acide aminé ont été
reportées sans modifications majeures sur l'activité de ce
récepteur, tout au moins en ce qui concerne l'affinité pour
la mélatonine.
Chez l'homme, au niveau central, les récepteurs mt1
sont présents dans les noyaux suprachiasmatiques, la pars tuberalis
de l'hypophyse, le noyau paraventriculaire du thalamus, le cortex cerebelleux,
l'hippocampe et le cortex (pariétal, occipital, temporal et frontal).
Chez la souris C3H/HeN, la distribution tissulaire est comparable
à celle de l'homme.
Au niveau périphérique chez l'homme, les récepteurs
mt1 ont été observés dans le rein par immunocytochimie.
Chez le rat, les récepteurs mt1 sont présents
au niveau de l'artère caudale.
Le nombre de récepteurs mt1 mais aussi MT2,
exprimés dans les structures mentionnées ci-dessus, est de
l'ordre de la fento-mole par milligramme de protéines, donc très
faible comparé à d'autres types réceptoriels. Cette
faible densité ne facilite pas, voire ne permet pas dans certains
tissus, la mise en évidence des récepteurs mt1,
même en utilisant des techniques très sensibles de biologie
moléculaire. Ainsi, certaines structures répondent à
la mélatonine bien qu'aucun site mélatoninergique n'ait été
détecté. Ceci explique aussi peut-être le fait qu'un
certain nombre de sites mélatoninergiques observés par autoradiographie
n'aient pas été identifiés comme mt1 ou
MT2 à moins qu'il s'agisse, pour certains, d'autres sous-types
réceptoriels non encore caractérisés.
Le rôle physiologique des récepteurs mt1 n'a
pas encore clairement été établi. Trois modèles
fonctionnels sont actuellement utilisés dans lesquels la mélatonine
est active via les récepteurs mt1 :
sur artère caudale de rat isolée, la mélatonine potentialise
la vasoconstriction induite par stimulation électrique ou par la
noradrénaline,
sur culture primaire de cellules de pars tuberalis de mouton, la mélatonine
inhibe la production d'AMPc induite par une stimulation à
la Forskoline,
sur coupe de noyaux suprachiasmatiques de souris, la mélatonine
inhibe l'activité neuronale spontanée.
Une lignée de souris n'exprimant plus le récepteur mt1
(KO) a été obtenue. La mélatonine chez ces souris
n'inhibe plus l'activité neuronale spontanée.
Il n'existe à ce jour aucun ligand sélectif décrit
des récepteurs mt1 vis à vis des MT2.
La 2-[125 I]
-iodomélatonine (Kd »
30 pM) et la [3H]
-melatonine (Kd = 129 pM) sont les seuls radioligands utilisés.
Les principaux agonistes non sélectifs utilisés dans les
études pharmacologiques sont la 2-iodomélatonine, le S 20098,
la 6-chloromélatonine, le GR 196429. Les antagonistes non sélectifs
des deux sous-types mt1 et MT2 sont le luzindole,
le
S 20928 et le S 22153.
2.3. Récepteurs
MT2
Les récepteurs MT2 ont été clonés
intégralement chez l'homme et la souris et partiellement chez le
rat. Chez le mouton et le hamster, le MT2 ne serait pas exprimé.
Comme pour les récepteurs mt1, le système
de transduction des récepteurs MT2 est principalement
lié à une inhibition de l'adényl-cyclase via une protéine
Gi. Une autre voie qui modulerait les taux de GMPc
a récemment été décrite.
La distribution tissulaire des récepteurs MT2 n'a
fait l'objet que de quelques études. Chez l'homme et la souris,
le récepteur MT2 est exprimé dans la rétine
et l'hippocampe et probablement dans d'autres structures centrales non
identifiées, comme le suggère le signal obtenu sur l'ensemble
du cerveau humain.
Un seul modèle physiologique impliquant les récepteurs
MT2 a été décrit. Il s'agit de l'inhibition
par la mélatonine de la libération de dopamine dans la rétine
de lapin.
Les récepteurs MT2 pourraient aussi médier
l'activité de synchronisation de la mélatonine sur le noyau
suprachiasmatique, l'horloge interne de l'organisme. En effet, sur coupes
de noyau suprachiasmatique de souris KO mt1, la mélatonine
n'inhibe plus l'activité spontanée des neurones du SCN mais
elle conserve sa capacité d'avancer le rythme circadien d'activité
neuronale. De plus, des études in vivo réalisées
chez la souris ont montré que l'avance de phase du rythme circadien
d'activité locomotrice par la mélatonine pouvait être
antagonisée par un antagoniste sélectif des récepteurs
MT2, le 4-P-PDOT.
Contrairement au récepteur mt1, il existe des ligands
sélectifs MT2 décrits comme antagonistes : 4-P-PDOT,
4-P-ADOT, GR 128107, 5-méthoxyluzindole (Dubocovich et al, 1997).
Ces composés présentent un ratio de sélectivité
mt1/MT2 de 100 à 360. Il n'existe pas d'agonistes
sélectifs MT2 et c'est par conséquent les agonistes
non sélectifs utilisés pour les récepteurs mt1
qui sont étudiés sur MT2.
2.4. Sites MT3
Le site de liaison mélatoninergique MT3 n'a pas
encore été purifié et cloné, raison pour laquelle
il figure en caractères italiques dans la Nomenclature IUPHAR.
Il présente des caractéristiques différentes des
récepteurs mt1 et MT2. En particulier, les
études de déplacement sont réalisées à
la température de 4°C probablement en raison des constantes
de cinétiques d'association et de dissociation très rapides
du ligand.
Le site MT3 n'est pas couplé à une
protéine G et sa voie de transduction passerait par une augmentation
de la dégradation des phospoinositides.
Contrairement aux récepteurs mt1 et MT2
il existe un radioligand sélectif la 2-[125
I] iodo-MCA-NAT qui a permis de rechercher le
site dans différentes structures.
Chez le hamster, le site MT3 a été
mis en évidence au niveau central dans l'hippocampe, l'hypothalamus,
le thalamus, le cortex frontal et au niveau périphérique
dans le rein, le foie, l'intestin et le poumon. Le site MT3
a aussi été mis en évidence dans le cerveau de différentes
espèces comme la souris, le rat ou le lapin. Le nombre de sites
MT3
est comme pour les récepteurs mt1 et MT2 très
faible (de l'ordre de la fentomole/mg de protéines).
Le profil pharmacologique de ce site est différent de celui
des récepteurs mt1 et MT2. En effet, ce site
présente une affinité 100 fois plus faible pour la mélatonine
(Ki » 60 nM) et une bonne affinité
pour N-acétyl-sérotonine (Ki »
30 nM) et la prazosine (Ki »
7 nM) tandis que la sérotonine et des ligands adrénergiques
ne se lient pas à ce site.
Seul le MCA-NAT a été décrit comme sélectif
des sites MT3 par rapport aux récepteurs mélatoninergiques
mt1 et MT2 ainsi que vis à vis de nombreux
autres récepteurs (sérotoninergiques, adrénergiques
…).
2.5. Sites nucléaires
Des sites de liaison à la mélatonine ont été
décrits sur des membranes nucléaires de foie (Hazlerigg et
al, 1996) et sur les récepteurs rétinoïques RZRb
. Les résultats obtenus sur les récepteurs rétinoïques
sont très controversés, n'ayant pu être reproduits.
La mélatonine est une molécule très lipophyle
et par conséquent l'hypothèse de récepteurs mélatoninergiques
nucléaires et/ou cytosoliques est probable.
3. Conclusion
Contrairement à d'autres familles de récepteurs, il est encore
impossible aujourd'hui de lier une fonction physiologique ou un comportement
à un récepteur spécifique et par conséquent
une indication thérapeutique.
En ce qui concerne la mélatonine, les études cliniques
ont confirmé les propriétés chronobiotiques de la
mélatonine observées dans différents modèles
animaux. Par contre, toutes les autres indications thérapeutiques
évoquées pour la mélatonine, (activité antitumorale,
anti-ischémique) nécessitent une confirmation par des études
contrôlées.
La découverte de nouveaux ligands mélatoninergiques sélectifs
des différents récepteurs mélatoninergiques devraient
permettre au cours des prochaines années de caractériser
la fonction physiologique de chacun d'entre eux et de nouvelles indications
thérapeutiques comme dans le cas de la sérotonine et des
ligands sélectifs de ses sous-types réceptoriels.
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