APPROCHE MULTIDISCIPLINAIRE DES LOMBALGIES CHRONIQUES
Le programme d'évaluation et de réadaptation pour les travailleurs atteints de maux de dos chroniques : une expérience professionnelle et humaine fascinante
Lorraine Bégin, m.d.
Il existe au Centre François-Charon, depuis juin 1989, un programme de réadaptation s'adressant aux travailleurs recevant des indemnités de la CSST pour des problèmes de lombalgies chroniques de diverses étiologies. Ces lombalgies empêchent le travailleur de retourner à son emploi. La CSST vient tout juste d'autoriser la poursuite de ce programme pour une période d'un an.
La naissance de ce programme résulte de l'intérêt conjugué de la CSST, pour sa clientèle lourdement handicapée par un problème lombaire et d'une équipe du CFC, qui a mis sur pied ce projet à la demande de la CSST.
La lombalgie chronique représente un fardeau économique majeur dans la plupart des pays industrialisés. Au Québec, en 1981, 75% coûts d'indemnisation reliés maux de dos engendrés par 7,4% des travailleurs, absents du travail depuis plus de six mois. Nombre des traitements couramment utilisés en pratique n'ont pas encore été démontrés efficaces de façon scientifique. Nous sommes donc aux prises avec un problème de taille.
L'approche interdisciplinaire prônée par le programme PRET (Programme de réadaptation et d'évaluation des travailleurs) tente de s'attaquer aux multiples facettes de la chronicisation reliées aux douleurs lombaires persistantes. Évidemment, on ne saurait prétendre " guérir " ces individus. En effet, la plupart du temps, ils ont bénéficié de toute la panoplie des traitements existants et ce, avec un succès mitigé. Il s'agit plutôt de mettre en commun l'expertise de chacun des intervenants impliqués au programme, dans un climat de confiance et de dynamisme, pour contrer l'effet de sédentarisation dû à une absence prolongée du travail, et pour sortir le client de son isolement, de sa frustration ou de sa dépression. Tout au long des interventions nous viserons à donner aux individus une meilleure condition physique générale et à leur faciliter, par tous les moyens à notre disposition, un retour sur le marché du travail à un emploi convenant à leurs restrictions fonctionnelles. Il nous faut aussi toujours garder à l'esprit l'utilisation judicieuse des capacités résiduelles du travailleur, avec le moins de risques possibles de récidive.
Finalement, nous insistons pour redonner au patient le contrôle de son problème. Pour cela, nous lui offrons 1'information sur sa maladie, sur les lois existantes et sur la notion de responsabilité personnelle. Nous lui rappelons qu'il est le principal moteur de sa réadaptation, de sa réinsertion professionnelle et qu'il ne doit pas se cantonner dans une attitude passive par laquelle il déléguerait aux autres la solution de son problème.
Le programme s'échelonne sur une durée de cinq semaines, à raison de 35 heures par semaine. Nous recevons des groupes de dix individus à la fois.
Après les évaluations initiales d'une durée de deux jours, l'horaire régulier débute. L'éducateur physique reçoit les patients de 7 h 30 à 9 h 00 tous les matins. Ils travaillent sur appareils en salle et en piscine, dans le but d'améliorer leur condition physique générale et leur capacité cardio-vasculaire. À 9 h 30, une rencontre de groupe avec le psychologue a lieu. Tous les aspects sociaux et psychologiques associés à la lombalgie chronique dont alors passés en revue et des stratégies d'adaptation sont élaborées. Des rencontres individuelles ont lieu selon les besoins identifiés. Ces rencontres de groupe on lieu quotidiennement.
Chaque jour, les physiothérapeutes mettent beaucoup d'emphase sur la correction posturale, l'assouplissement, la mobilité générale et lombaire et la fore musculaire.
La plus grande partie de l'après-midi est consacrée aux interventions en ergothérapie. On y évalue les capacités fonctionnelles dans un premier temps; par la suite, on vise à améliorer celles-ci au moyen de réentraînement à l'effort, de simulation de tâche et d'hygiène de posture Une visite au poste de travail est effectuée dans les cas où l'emploi existe encore La journée se termine par une séance quotidienne de 30 minutes de relaxation dirigée par le psychologue
En fin de programme, toutes les évaluations initiales sont reprises, afin de mesurer les changements de la façon la plus objective possible. De courtes périodes d'information sur leur pathologie, le phénomène de la douleur chronique, les habitudes de vie saine et les particularités de la loi sur les accidents de travail complètent les interventions. Le médecin, le physiothérapeute et le conseiller en réadaptation participent à ces mini-forums, selon leurs compétences.
Nous avons reçu à ce jour 154 patients au programme, 130 hommes et 24 femmes. La majorité sont des cols bleus, avec une scolarité moyenne de secondaire III. Ils ont subi une moyenne de 1,1 chirurgie et sont en arrêt de travail depuis une moyenne de 21 mois.
Les résultats, en termes de retour au travail, sont actuellement de 42%, alors que 84% des clients sont reconnus aptes physiquement et mentalement à l'emploi. Des statistiques américaines font état de seulement 5 à 10% des chances de pouvoir réintégrer un emploi après un arrêt de travail de deux ans (1) Nous considérons donc ces résultats comme positifs et encourageants. La littérature fait état de résultats variant de 28 à 85% pour des programmes similaires (2,3,4,5).
Plusieurs paramètres se sont améliorés de façon statistiquement significative. Parmi ceux-ci, la capacité cardiorespiratoire est passée 8. 2 mets en pré-test à 9.4 mets en post-test, soit une amélioration d 14,6% (p<.0001). La flexibilité générale, mesurée par la distance genoux-nez, s'est améliorée de 23,4% (p<.0001 ). La mobilité lombaire, telle que mesurée mesurée par le test de Schober, montre une amélioration de 2% (p<.001 ). La capacité fonctionnelle (temps total pour franchir un circuit de 15 étapes, validé) s'améliore de 14,7% (p< 0001). Finalement, les échelles de dépression montrent un changement positif de
38% (p< 0001 ) et l'échelle analogique de la douleur montre une diminution de celle-ci de 7,5% (p< 05). La qualité de vie s'est améliorée de 9,7% (p< 01)
Quatre-vingt dix huit pour cent des travailleurs ont complété le programme. Selon les données colligées par la CSST, la majorité des travailleurs trouvaient ce programme utile, intéressant et constataient un effet bénéfique sur leur moral (6).
Aucun des paramètres directement reliés à nos interventions n'a démontré une corrélation statistiquement significative avec le retour au travail. Cependant, lorsque le droit de retour au travail est toujours existant aux termes de la loi, nous obtenons un plus grand pourcentage de retours au travail (56%), que lorsque le droit de retour au travail est échu (23%).
Par ailleurs, notre expérience personnelle nous porte à croire que l'ensemble des interventions de même que l'effet de groupe concourent à améliorer le taux de réussite final dans des proportions variables selon les individus.
Le traitement des lombalgiques chroniques demeure une problématique fort complexe, mais il nous apparaît que le programme PRET offre une option valable, permettant à un bon pourcentage de travailleurs de retirer des bienfaits suffisants pour leur permettre de retrouver leur place dans la société. Je crois pouvoir associer ici toute l'équipe des intervenants pour affirmer que tous en retirent un grand enrichissement sur le plan professionnel et humain.
Mes remerciements à Guy Martel qui m'a permis de puiser à même un article commun, publié dans Le Clinicien.
Références
Référence : Propos de réadaptation, vol. 10, no 2, juin 1992, p. 27-28.