EFFETS DU HANDICAP RÉCENT SUR LE TRAVAIL

 

Louise Simard, conseillère d'orientation

(Référence : Propos de réadaptation, vol. 9, no 4, juin 1991, p. 16-18.)

 

Le travail permet à l'individu d'assurer sa subsistance ainsi que celle de son entourage, de se réaliser en étant productif, de donner un sens à sa vie et de conserver sa santé tant physique que psychologique. Le travail devient le moteur et le reflet de notre développement psychologique (Limoges, 1987).

 

En plus de devoir apprendre à vivre avec une déficience physique, la personne perd temporairement ou définitivement son emploi. Au début de sa réadaptation, elle se préoccupe davantage de son état physique plutôt que de sa condition psychosociale. Toutefois, lorsque l'intensité des interventions médicales diminue, les préoccupations convergent vers le travail. La prise de conscience de ces pertes entraîne la suppression du sentiment d'identité, une difficulté de donner un sens à sa vie et un désenchantement en ce qui concerne l'avenir (Amundson et al.. 1987). Elle se sent inutile, confuse et inquiète face à sa situation financière. L'importance que la personne accordait au travail avant l'apparition du handicap déterminera l'ampleur de ses réactions face à la perte de son emploi.

 

Dans le présent article, nous décrirons en quatre catégories les effets du handicap sur le travail :

 

 

PSYCHOSOCIO-ÉCONOMIQUES

 

Cette catégorie comprend le revenu, le statut et le pouvoir, la réalisation de soi et la gestion du temps et de l'espace.

 

L'effet immédiat de la perte d'un emploi est la diminution du revenu. L'individu pourra recevoir une indemnité salariale, mais l'insécurité financière demeure présente. Il voit fondre ses économies. Il craint ainsi d'être obligé de faire une demande à l'aide sociale, ce qui peut équivaloir à un échec. Il craint d'être considéré comme un lâche aux yeux des autres.

 

" L'aspect financier représente l'aspect extérieur à l'individu qui a peut-être le plus grand impact sur sa condition. Il influence son mode de vie tout entier, sa propre perception de lui-même et il affecte parallèlement la valeur qu'il se donne comme être social ayant des responsabilités. Lorsqu'il ne peut rencontrer ses attentes. il se sent diminué " (Limoges, 1983).

 

Le changement de statut entraîne une diminution de l'estime de soi. La perte de ce statut social peut amener la personne à s'identifier à un état d'infériorité et à se sentir humiliée. En perdant le statut de travailleur, elle devient aussi privée du contact avec son équipe de travail Le chômage entraîne donc une désocialisation presque totale .

 

" Un changement de statut et de rôle est un facteur de déséquilibre pour l'individu. " (Limoges, 1983). Ce changement représente une menace pour l'estime de soi La personne sans emploi se retrouve " coupée " de la valorisation sociale reliée à un emploi

 

La plupart des gens travaillent selon un horaire défini. Le temps de travail structure la vie de l'individu et lui permet de développer une routine (l'heure des repas, du lever, du sommeil, le temps des loisirs, etc.). L'individu se sent désorganisé et ne peut plus prévoir ce qu'il fera durant sa journée, demain, etc. Il finit par s'ennuyer.

 

Selon Amundson et al.(1987), les personnes qui ne parviennent pas à restructurer leur temps ont tendance à s'occuper de façon passive : télévision, sommeil, etc. Par contre, celles qui réussissent à se structurer s'occupent par différentes activités : bénévolat. entretien ménager, retour aux études, participation à des groupes de recherche d'emploi. etc.

 

Pour réaliser cette restructuration du temps, la personne qui se retrouve sans emploi traverse différentes étapes qui lui permettent de réintégrer la vie active. Ces six étapes ont été identifiées par Navin et Myers (1983) qui nous proposent un modèle d'intégration cyclique.

 

 

FIGURE 1

connaissance de soi

 

réévaluation

 

 

acceptation et adaptation à la déficience

réalisation

du choix de carrière

 

 

exploration du choix professionnel

 

signification du travail

 

 

La personne peut se situer à n'importe quelle étape du processus

 

 

 

 

Puisque le concept de soi se modifie suite à l'apparition du handicap, la personne réapprend à se connaître. Cette connaissance de soi devient un pré-requis au futur choix professionnel qu'elle devra faire.

 

Cet apprentissage (qui suis-je ?) va de pair avec la deuxième étape : acceptation et adaptation à la déficience. À cette étape la personne traverse différentes phases :

 

× impact initial (choc et anxiété),

. mobilisation des défenses (espoir de retrouver son état antérieur),

. réalisation initiale (deuil. agressivité intériorisée),

. rébellion (colère extériorisée),

. réorganisation (réconciliation, assimilation et adaptation) (Livneh, 1986)

 

Le plan de carrière de l'adulte devenu handicapé suite à un accident (et qui ne peut retourner à son emploi antérieur) change subitement. C'est pourquoi il doit explorer de nouveaux choix professionnels. A ce stade. les difficultés qu'éprouve la personne dépendent de son habileté à obtenir l'information concernant le marché du travail, de son handicap (l'âge où il apparaît, sa sévérité etc.), de sa capacité d'adaptation à la déficience et de la signification qu'elle donne au travail.

 

En surmontant ces difficultés, elle parvient à identifier un choix professionnel correspondant à sa personnalité, ses aptitudes, ses capacités physiques et à ses intérêts. Elle arrive à se redéfinir comme travailleur et amorce ses recherches d'emploi.

 

La période de réévaluation peut être considérée comme une évaluation du degré de satisfaction face à sa nouvelle occupation et peut susciter une nouvelle démarche de connaissance de soi.

 

PSYCHOLOGIQUES

 

Une période de détresse survient lorsque la personne handicapée apprend qu'elle ne pourra retourner à son emploi antérieur. Cette période sera plus importante si l'individu ne se valorisait que par son travail.

 

Limoges (1983) souligne que " la perte ou la privation de l'emploi empêche l'individu quel qu'il soit de satisfaire un besoin essentiel et fondamentalement humain qui est de produire et d'être utile à soi et aux autres ".

 

Tel que mentionné ci-dessus, la perte d'un emploi et du statut social qu'il procure entraîne une baisse dans l'estime de soi de la personne. Elle se compare aux autres et se dévalorise.

 

Le travail permet à l'individu de se donner une identité de se sentir utile et de remplir un rôle. La privation du travail dépouille l'individu de son identité. Il se sent confiné à l'inactivité et vit de l'insatisfaction face à son rôle de travailleur. Le degré d'insatisfaction augmentera avec la durée de la période sans emploi et aura des conséquences sur les autres rôles exercés par l'individu (parental, conjugal, etc.)

 

La baisse de l'estime de soi causée par la perte d'un emploi crée de l'anxiété. Cet état anxieux est amplifié par l'existence de facteurs entravant la recherche d'emploi d'une personne (Amundson et al., 1987). Ces facteurs sont :

 

 

 

 

La personne sans emploi se sent confuse et perd espoir en l'avenir. Elle ne sait plus comment reprendre le contrôle de la situation. Elle peut alors devenir ambivalente entre son désir de culpabiliser l'employeur. La société, le gouvernement, et son sentiment d'infériorité. Par exemple, elle peut accuser l'employeur et se blâmer si elle échoue dans une démarche de recherche d'emploi. Ce sentiment d'ambivalence l'amène aussi à hésiter entre sa confiance de se trouver un emploi et l'impression qu'elle ne peut y parvenir à cause des préjugés.

 

Finalement, les habiletés développées en cours d'emploi subissent l'usure du temps (Limoges, 1983). L'individu se considère dépassé par la nouvelle technologie et cela entraîne une dévalorisation professionnelle et personnelle. De plus, il ne possède pas toujours l'énergie et la motivation nécessaires pour se perfectionner.

 

PHILOSOPHIOUES

 

" Le chômage crée un vide exceptionnel il crée un immense trou dans la nature humaine. " (Limoges, 1983). La personne ne trouve plus de sens à ce qu'elle fait, ses activités n'ont plus qu'un seul objectif, celui de passer le temps. Cette nouvelle situation engendre un sentiment d'inutilité et l'impression de ne plus maîtriser la situation. En devenant dépendante de son entourage ou même des organismes payeurs, elle peut renforcer ou au contraire perdre son désir de combattre.

 

Amundson et al. (1987) soulignent d'ailleurs que la personne peut adopter une attitude positive ou négative lorsqu'elle réalise le vide créé par la perte de son emploi.

 

L'attitude positive est influencée par la qualité du support psychologique que la personne reçoit de sa famille, du centre de réadaptation et de ses amis. L'attitude négative dépend en grande partie de ses pensées défaitistes, du manque d'argent et des tentatives infructueuses de retour au travail.

 

PHYSIOLOGIQUES

 

Sur soixante et une des situations stressantes à surmonter pour un individu, la perte d'un emploi se situe entre le septième et le neuvième rang (De Franck et Ivancevich. 1986). Elle peut être aussi pénible que la mort d un parent, qu'un divorce ou que la mort d'un ami. Les auteurs ajoutent que les effets négatifs ou positifs sur la santé physique augmentent proportionnellement avec la durée de la période sans emploi. L'individu handicapé se retrouvant inactif peut souffrir de fatigue chronique, d'un surplus de poids et d'alcoolisme.

 

Le pessimisme, l'insécurité financière, la recherche infructueuse d'un emploi, la complexité des procédures administratives de même que les problèmes personnels (difficultés dans les relations familiales. aggravation de la maladie. toxicomanie, etc.) influencent la santé psychologique de la personne (Amundsonet al.,1987). Les principaux symptômes sont :

 

un niveau élevé d'anxiété, la présence d'agressivité, une faible estime de soi et même la dépression. Plusieurs études ont aussi démontré que les personnes qui perdent leur gagne-pain souffrent plus souvent de symptômes psychiatriques que celles qui travaillent (De Franck et Ivancevich,1986). La perte d'un emploi peut même conduire l'individu au suicide.

 

En conclusion. tout comme la personne dite normales. L'individu handicapé ressent le besoin de travailler. En effet, la perte du revenu, du statut social et la difficulté de gérer son temps créent une période de détresse et entraînent une diminution de l'estime de soi. L'individu devient très anxieux face aux difficultés qu'il éprouve à se réintégrer sur le marché du travail. Les échecs rencontrés peuvent l'amener à se sentir inférieur aux autres et à adopter un comportement hostile, ce qui lui permettra en quelque sorte de libérer son sentiment de frustration. Il peut aussi se sentir déprimé et perdre espoir en l'avenir. Il arrive qu'il se sente dépassé par le progrès technologique et que rattraper le temps perdu lui semble impossible. Le rôle du conseiller d'orientation devient alors important, afin de permettre de verbaliser sur ce qu'il vit tout en le supportant dans sa démarche d'exploration vocationnelle.

 

 

 

Références

 

Amundson, N.E. BIELA, P.M., BORGEN, W.A., The Experience of Unemployment for Persons Whophysically Disabled, Journal of Applied Rehabilitation Counseling, volume 18, number 3, fall 1987, pp. 25-32.

 

DEFRANCK, R. S., IVANCEVICH, J. M., Job Loss : an Indivual Levcl Reviev and Model Journal of Vocational Behavior, numher 28, 1986, pp. 1-20.

 

LIMOGES, J., Chômage : mode d'emploi, Les éditions de l'Homme, Montréal,

 

LIMOGES, J., LE MAIRE, R., DODIER, P., Trouver du travail, Les éditions Fides, Mlontréal, 1987.

 

LIVNEH , H., A Unified Approacb to Existing Models of Adaptation to Didabilty Part l-a : Model Adaptation, Journal of Applied Rehabilitation Counseling, volume 17, spring 1986, pp. 5-16.

 

NAVIN, S., MYERS, J. E., a Mocel of Carccr Development for Disabled Adult, Journal of Applied Rehabilitation Counseling, volume 14, numher 2, 1983, pp. 38-43.