L'ACTlVlTÉ PHYSIQUE CHEZ LA PERSONNE LOMBALGIQUE :

 

UNE MÉTHODE ACTIVE DE RÉADAPTATION

(Référence : Propos de réadaptation, vol. 8, no 2, juin 1989, p. 15-17.)

 

Guy Martel, M.Sc., éducateur physique

 

Une revue sommaire de la littérature sur les personnes atteintes de maux de dos confirme l'existence de ce fléau dans le domaine de la santé. En effet, selon Nachemson (1979) plus de 80% de la population a eu a présentement ou aura à un moment ou l'autre de sa vie, des problèmes avec son dos. Spitzer (1986) estime que 7.4% des personnes ayant subi un arrêt de travail de plus de 6 mois, causé par, un problème de dos, entament à elles seules 76% du budget de la C.S.S.T. consacré à toutes les maladies professionnelles du rachis. Lorsque les épisodes de maux de dos chez un même individu récidivent ou se prolongent, on ajoute au caractère physique de la blessure, certaines composantes psychologiques, sociales, affectives et familiales.

 

L'individu lombalgique concerné par cet amas de circonstances aggravantes se voit introduire à l'intérieur d'un processus dégénératif complexe au niveau de sa qualité de vie. À ce stade, seul un encadrement et des interventions spécifiques lui permettront de s'arracher à ce problème lourd. Or on assiste, depuis quelques années, à la formation d'équipes multidisciplinaires dont les intervenants sont spécialisés dans l'approche globale de la personne lombalgique. C'est sous la forme e en psychologie ou à l'aide de traitements et d'exercices thérapeutiques appropriés.

 

Le mode de fonctionnement de ces diverses écoles de dos ainsi que les résultats obtenus varient selon la clientèle visée, les objectifs à atteindre, la disponibilité du personnel en place, les modalités d'interventions et la durée du séjour du bénéficiaire. Les résultats recueillis dans ces centres de prise en charge de la personne lombalgique ont cependant permis d'identifier quelques facteurs prédisposant aux problèmes lombaires ou à leurs récidives. On constate entre autre que le niveau de condition physique, tant spécifique que général, tient une place importante parmi les facteurs de risques de blessures lombaires, et que, lors de l'élaboration d'un programme global d'interventions pour la clientèle lombalgique, une attention toute particulière est portée à cet aspect.

 

L'importance que revêt la conservation d'un niveau adéquat de condition physique chez un travailleur manuel n'a souvent d'égal que la productivité de celui-ci. L'arrêt momentané d'un travail à caractère physique dû à un accident peut provoquer une diminution considérable de la capacité de travail, de l'endurance générale du travailleur et, par conséquent, diminuer son niveau d'efficacité. Comme celui-ci doit fournir un effort inhabituel à la reprise de son emploi, le risque d'une récidive peut augmenter de façon significative. Il peut en résulter des conséquences fâcheuses pour le travailleur, son employeur ou la C.S.S.T.

 

Il est généralement reconnu qu'une période plus ou moins prolongée d'inactivité physique due à l'alitement ou à un repos forcé produit une diminution significative de la condition physique générale. Dans une étude conduite par Converti no et coll. (1986) chez une population mixte et d'âge varié, il a été démontré que la puissance aérobie et la charge de travail avaient subi une diminution respectivement de 9.3% et de 8.1%, après une période de seulement dix jours de repos au lit. Ces résultats appuient les études de Salt in et coll. (1968) et de Coyle et coll. (1984) à l'effet que la diminution de la capacité de travail d'un individu est proportionnelle à la durée de la période d'inactivité. Ces derniers auteurs, lors d'une étude effectuée pendant 84 jours, démontrent que les douze premiers jours d'alitement produisent à eux seuls la majeure partie de cette diminution. On comprend alors que la condition physique du travailleur manuel devenu sédentaire depuis plusieurs mois à cause d'un problème de dos, puisse subir une baisse importante de son niveau fonctionnel, augmentant ainsi le risque d'une récidive lors de la reprise de son emploi.

 

Dans l'espoir de contrer cette éventuelle baisse du niveau de condition physique lors de la période d'arrêt de travail chez la personne blessée au dos et de lui permettre un retour à l'emploi moins ardu, le secteur activité physique adaptée du Centre François-Charon a mis sur pied, en 1987, pour une période d'un an, un programme d'intervention principalement axé sur l'amélioration de l'aspect cardiorespiratoire des bénéficiaires. Le but de ce programme était de déterminer dans quelle mesure un bénéficiaire lombalgique pouvait profiter d'un programme en activité physique adaptée dans le cadre même de ses activités régulières de réadaptation. La mesure de la puissance aérobie, de la quantité de charge de travail effectuée, de la fréquence cardiaque au repos et à l'effort et du pourcentage de graisse, permet à l'éducateur physique d'obtenir des résultats objectifs et quantifiables sur le niveau de condition physique du bénéficiaire. Elle permet également d'évaluer son niveau d'amélioration, suite à une période d'entraînement et de situer, selon les normes établies, le niveau actuel de la condition physique générale du travailleur accidenté pendant sa période de réadaptation.

 

 

MÉTHODOLOGIE

 

Description des sujets

 

Soixante-neuf hommes accidentés du travail (âge 37,1 ± 9,4 ans) se sont portés volontaires pour participer à un projet visant l'amélioration de la condition physique générale. Compte tenu du caractère aérobique de l'entraînement et des tests à l'effort, un examen médical a été administré à tous les sujets dès la première journée dans le but d'identifier ceux qui pouvaient présenter un ou plusieurs facteurs de risques au niveau cardiaque, selon les normes en vigueur à l'American College of Sports Medecine (1986).

 

Pour participer au programme d'activité physique, chaque bénéficiaire devait être référé par un médecin. Tous les sujets bénéficiaient également de certaines interventions en ergothérapie ou en physiothérapie.

 

Instrumentation et équipement

 

Dans le but d'évaluer de façon sécuritaire et efficace la condition physique des personnes ayant subi un traumatisme lombaire, les épreuves d'effort ont été effectuées sur une bicyclette ergométrique. Une salle de conditionnement physique équipée d'appareils favorisant le travail en aérobie dont la bicyclette stationnaire, le pédalier manuel et le rameur ainsi que des appareils de type Hydra Fitness, sollicitant davantage la musculature spécifique, furent employés pendant la première partie de chaque période d'entraînement. Une piscine de 20 mètres de longueur et dont l'eau est chauffée à une température de 92 degrés Fahrenheit fut utilisée pour la seconde partie de chaque séance.

 

Protocole de travail

 

Ce projet consistait à mesurer avant et après une série d'entraînements en activité physique adaptée le niveau de condition physique générale du bénéficiaire au moyen d'une épreuve d'effort sur une bicyclette stationnaire. La sélection de ces paramètres a été effectuée en raison de l'objectivité et de la représentativité de la capacité de travail d'un individu.

 

Dès huit heure le matin, un groupe de 10 à 12 bénéficiaires participaient à un programme individualisé d'exercices prescrits selon leurs besoins et en fonction des résultats qu'ils avaient obtenus au test à l'effort. La première partie de l'entraînement s'effectuait à la salle de conditionnement physique et la deuxième partie à la piscine. Cette période de 90 minutes de travail consécutif, basée principalement sur le développement de la capacité aérobie, se déroulait durant 5 semaines.

 

A son départ, le bénéficiaire devait passer un deuxième test à l'effort qui comportait les mêmes mesures qu'au pré-test et qui avait pour but de mesurer le taux d'amélioration de sa condition physique.

 

RÉSULTATS

 

Le tableau 1, représente les résultats, en valeurs absolues, obtenus chez tous les candidats lors du pré-test et du post-test, ainsi que le taux d'amélioration de ces mêmes paramètres. La durée moyenne de participation de la clientèle au programme de conditionnement physique adapté est de 24 jours.

 

DISCUSSION ET CONCLUSION

Afin de respecter la philosophie de réadaptation proposée par le Centre François-Charon, laquelle est axée sur l'acquisition par le bénéficiaire d'une autonomie maximale, l'intervention en activité physique est basée sur le développement de ces quatre concepts : une prise de conscience du potentiel physique, une sensibilisation aux bienfaits de la pratique régulière de l'activité physique, une amélioration des paramètres reliés à la condition physique et une prise en charge personnelle.

 

 

 

TEST 1

 

TEST 2

 

%D'AMÉLIORATION

Poids (kg)

 

81,0

80,5

-

FC Repos

 

76

72

5.1

Charge de travail (watts)

 

131

152

16

Puissance aaérobie (Mets)

 

8.9

1-.2

14.1

Rang centile

 

42

64

-

% de graisse

 

23.6

22

7,3

 

 

Ainsi, les interventions auprès des travailleurs accidentés portent respectivement sur : l'évaluation du niveau de condition et du potentiel physiques pré et post-entraînement, l'élaboration d'un plan d'activités adaptées au potentiel du bénéficiaire, la réalisation du plan d'activités physiques ainsi qu'une référence à un centre de conditionnement à l'extérieur.

Ce projet origine du besoin imminent de recueillir des renseignements et des données quantitatives nécessaires à l'implantation d'une nouvelle intervention en milieu thérapeutique. La rareté de l'information retrouvée dans la littérature sur le rôle de l'activité physique chez un bénéficiaire lombalgique en phase de réadaptation, ouvre la voie à la recherche dans ce domaine. La mesure objective de certains paramètres reliés à l'évaluation de la condition physique générale a permis, lors de cette étude, de situer par rapport à la moyenne canadienne (rang cent Ile) (TECPA 1981) la condition physique générale du bénéficiaire. Les résultats obtenus contribuent également à démontrer la pertinence de la mise en place d'un programme complémentaire en réadaptation physique.

 

La plupart des études, concernant l'évaluation de la condition physique d'un travailleur manuel, sont effectuées sur un aspect précis de la fonction musculo-squelettique, plus spécifiquement, sur l'évaluation fonctionnelle du rachis lombaire (Spendler et coll.1984). La force et l'endurance musculaire ainsi que l'amplitude articulo-musculaire du rachis dorso-lombaire ont fait, à maintes reprises, l'objet de recherches permettant d'obtenir un mode d'évaluation permettant d'effectuer des mesures quantitatives (Griffin 1984, Cairns 1984, Lagrana 1984). La majorité des auteurs étudiant l'étiologie des affections lombaires s'accordent sur le fait qu'une meilleure préparation physique générale peut avoir un effet protecteur sur le rachis et diminuer ainsi le risque de blessures dans cette région.

 

Jackson et Brown (1983) ont effectué une revue de la littérature sur le rôle que peut avoir la pratique régulière de l'activité physique chez les patients lombalgiques. Les auteurs concluent que l'entraînement physique quotidien, adapté à chaque individu, peut améliorer la force et l'endurance musculaire de la région blessée. Ces mêmes conclusions ont également été rapportées par Cady et coll. (1979) lors d'une étude conduite chez 1800 pompiers. Ces derniers auteurs estiment à 25% la diminution des coûts relatifs aux compensations salariales suite aux accidents de travail lorsque les pompiers participaient à un programme de condition physique.

 

Dans une publication de l'American Academy of Orthopaedic Surgeons (1987), les auteurs considèrent qu'un bon nombre de traitements, régulièrement utilisés en thérapie pour les maux de dos, n'ont pas prouvé scientifiquement leur utilité, et ce, dans la majorité des cas. A cet effet, ils suggèrent qu'à partir d'un diagnostic plus précis de la part du médecin référant, chaque patient lombalgique en phase chronique puisse bénéficier d'un programme adéquat d'hygiène de posture, d'une utilisation judicieuse de certains traitements de physiothérapie ainsi que d'un bon programme d'entraînement basé sur le développement de l'endurance cardio-respiratoire.

 

L'analyse des résultats extraits de ce projet a permis de constater qu'un programme adéquat d'activité physique améliore la condition générale du bénéficiaire par l'entremise de certains exercices de type aérobie. Cette étude permet aussi de bien situer la place de l'activité physique à l'intérieur du processus de réadaptation. Alors que plusieurs intervenants s'affairent à diminuer les déficiences du travailleur, l'intervenant en activité voit au maintien et au développement du potentiel et des composantes intègres de l'individu. En participant activement à sa réadaptation, le bénéficiaire prend conscience de sa condition physique en plus d'établir et d'atteindre ses propres objectifs. Le protocole de travail utilisé dans la présente étude ne permet pas, à court terme, d'évaluer le taux de récidive des blessures ou encore d'évaluer l'effet de l'exercice sur le niveau de douleur ressentie après les séances d'entraînements. Nous croyons par contre être en mesure d'apporter un complément appréciable aux interventions couramment effectuées chez cette population et ce, sans que la durée de séjour d'un bénéficiaire au C.F.C. ne soit prolongée.

 

 

Pour plus d'informations, vous pouvez consulter, au Service de formation, recherche, évaluation, documentation, audio-visuel, au Centre François-Charon, les deux études suivantes :

 

 

 

La bibliographie complète de l'étude est disponible auprès de Guy Martel.