La manutention du corps humain par les tierces personnes
Dans cet article, le terme " tierce personne " désigne indifférement toutes les personnes ayant, professionnellement ou non, à aider les personnes handicapées dans les gestes quotidiens qui nécessitent un effort particulier (lever, transferts, etc.) : auxiliaires de vie au premier rang, mais aussi aides-soignants, aides médico-psychologiques, entourage familial, etc.
introduction
Du lever au coucher, rehausser, allonger, du lit à la baignoire, soulever, porter, soutenir du fauteuil à la voiture... porter, pousser un fauteuil roulant, monter un trottoir, et combien d'autres situations où répétition rime avec contribution... Dame Pesanteur nous rappelle la réalité : celle du poids, donc l'effort et la force sollicités pour passer l'obstacle, réaliser la tâche à accomplir, satisfaire inlassablement le besoin des personnes handicapées et accomplir les tâches de notre propre vie quotidienne ! Est-ce à bras le corps ou à dos ? Qui n'a pas eu mal au dos ? Lumbago, lombalgie, tours de rein, sciatique... Plein le dos ! Car c'est bien du dos dont il s'agit en effet ! Enfin pas tout à fait. Manutention signifie tenir avec les mains.
Les mains sont les outils bien visibles du Manutentionnaire Debout ! En fait, les mains sont la partie aiguisée d'une "
machine à tenir avec les mains , composée de plusieurs parties du corps : les pieds, les jambes, les cuisses, la ceinture pelvienne (le bassin), la colonne vertébrale (lombaire, dorsale, cervicale), la ceinture scapulaire (les épaules), l'abdomen, les abdominaux, la cage thoracique, les bras et enfin les voilà... les mains. Et la tête ? Si le Manutentionnaire Debout oublie sa tête, il oublie le tableau de commande de sa machine. Sait-on bien utiliser le tout ? Non, sinon les douleurs vertébrales ne nous rappelleraient pas si souvent à l'ordre : ça se passe mal du côté du dos ! Mais quelle est " la ou les pièces de la machine qui sont défaillantes ? Comment prévenir ?Les intervenants hospitaliers, des centres de rééducation, des maisons de retraite, des foyers de vie et autres institutions médico-sociales, et toutes les tierces personnes qui interviennent au domicile sont exposés aux algies (douleurs) vertébrales. Ils subissent tous un état qui est le plus souvent le résultat de micro-traumatismes passés inaperçus. Les accidents violents sont rares, mais plus fréquente l'accumulation de petits traumatismes qui "
usent et " fatiguent l'outil et engendrent au fil du temps un état de saturation et de douleurs impliquant des arrêts de travail. Ce problème a toute son importance en raison des conséquences économiques comme des implications humaines. 80 % des adultes se plaignent de mal du dos à un moment ou à un autre de leur vie. Le travail professionnel est interrompu et les activités socio-domestiques entravées. La colonne vertébrale du personnel soignant n'échappe pas à ce fléau contemporain, ce mal du siècle.Les tierces personnes sont-elles plus fragiles ? Non. Plus exposées ? Non. Elles ont seulement besoin d'être préparées à exercer dans de bonnes conditions les actes de manutention ? Comment ?
par une hygiène de vie ;
par la mise en pratique de techniques appropriées pour l'acquisition de bons automatismes ;
par l'utilisation des aides techniques disponibles ;
par le repérage de l'adaptation de l'environnement des usagers.
Une hygiène de vie d'abord
La sécurité, l'efficacité, la réserve de puissance de la tierce personne nécessitent une condition physique évidente, comparable à celle que requiert la performance des sportifs. Il ne viendrait pas à l'esprit d'un sportif, pas forcément de haut niveau, de ne pas pratiquer l'échauffement indispensable avant de s'élancer dans une épreuve. Quelle est la tierce personne qui, avant de commencer sa première "
manutention , a effectué sa gymnastique de mise en forme ? Par des : exercices d'étirement
: triceps jambiers, ischio-jambiers, adducteurs ; et de tous les muscles postérieurs des membres inférieurs et de la colonne vertébrale ; exercices d'auto-grandissements, de musculation des quadriceps, des abdominaux, des dorsaux et des muscles des ceintures (cf. p. 101 et 102) ;
à l'intérieur de sa maison ou de son appartement, avec des exercices respiratoires, ou à l'extérieur, en intégrant ceux-ci au cours d'un léger footing de 15 mn.
La tierce personne, comme nous tous, doit avoir le souci d'entretenir son "
outil de travail et ses aptitudes, autant pour elle que pour pouvoir offrir également à ses patients l'image de sa santé et de son dynamisme. Les tâches de manutention sont nombreuses et répétitives ; elles nécessitent un entraînement et un échauffement sélectifs préalable à la mise en action, et la pratique d'une activité physique d'entretien telle que parcours de santé réguliers, marche, footing, piscine... que l'on a vraiment plaisir à pratiquer. Une bonne occasion de concilier l'utile à l'agréable !
Des Techniques appropriées
Il n'existe pas de recette magique
! Les techniques de manutention ne suppriment pas la pesanteur. Elles permettent d'organiser la confrontation entre le soignant et son patient, entre le soignant et une masse pondérale, humaine et fragile.Le personne handicapée
: le corps humain est ici caractérisé par son poids. Le poids moyen du sujet est sensiblement supérieur à celui de la tierce personne, le plus souvent féminine. La forme du sujet est aussi à prendre en considération : il faut pouvoir saisir la charge et la maintenir pour qu'elle n'échappe pas. Le volume du sujet adulte pénalise les tierces personnes de petite taille. Ce corps se présente parfois inerte, hypotonique, flasque, ou l'inverse hypertonique, athétosique, voire raide, douloureux. De plus, il repose sur un lit mou, creux, trop haut ou trop bas, d'accès mal commode. Comment s'y prendre ?La tierce personne : le sujet est-il capable de réactions, d'action ou de participation ? Ou est-il opposant et résistant ? Ces réactions positives ou négatives doivent être utilisées pour faire émerger l'énergie du sujet : elles ont une incidence positive sur l'acte de manutention : allègement, impulsion, guidage. il en résulte une stimulation et facilitation vers l'autonomie personnelle du patient. Les techniques doivent être partagées et non imposées au patient. La recherche préalable de sa participation est donc essentielle. Il est également déterminant de garder l'initiative qui imposera le déroulement de l'action dans le sens prévu.
Trois règles devront guider la tierce personne :
pour résoudre une difficulté, il faut s'efforcer de la décomposer ;
tout faire pour éviter de porter ;
demander la participation du sujet.
On peut dire qu'il existe neuf façons de déplacer une personne. L'observation permet de classer les nécessités de déplacements des patients en neuf groupes principaux distincts se distinguant chacun par une trajectoire caractéristique. Il s'agit des : retournements, redressements, voltes, abaissements, rehaussements, translations, transferts, transports, relevers.
Ces groupes permettent d'une part d'éviter au soignant de se jeter à bras raccourcis et à courte vue sur "
la tâche à faire" et d'autre part de pratiquer des actes précis, organisés et humanisés (fig. 1). Ces éléments simples se retrouvent en effet associés dans toutes les situations : telles que lever, toilettes, aller du fauteuil au lit, etc. Mais certains ne nécessitent pas de porter le sujet : elles sont " non-pondérales : retournements, redressements, abaissements, rehaussements, transferts. Lors de ces situations, il est inutile de porter le sujet. Il en est ainsi dans de nombreuses situations : retournement la nuit, pour refaire le lit, rehausser le sujet qui a glissé au fond de son lit ou dans son fauteuil, passer du fauteuil au lit, aller au W.-C., etc. D'autres sont des situations de verticalisation : voltes, redressements ou abaissements ; elles font appel au sens de l'équilibre, voire à l'utilisation de la vitesse d'exécution du geste.Seuls les transports et les relevers sont des situations pondérales : le poids ne peut être évité. Le recours à la force parait inévitable. Sans recours aux aides techniques (lève-personnes), il faut alors composer avec cet impératif ; mais il faut encore se demander comment éviter de porter, comment alléger au mieux, et en faisant appel à l'aide d'un tiers quand cela est possible.
Modes passif et actif : selon l'apport effectif du patient à l'action de déplacement, deux modes d'exécution des techniques se distinguent :
le mode passif : le patient est inactif, voire inerte, et ne peut pas contribuer à son déplacement ; paralysie totale, coma ou contre-indication à l'effort ;
le mode aidé ou actif : la participation, parfois très relative, ou plus importante, apporte une contribution plus ou moins forte au déplacement. Il convient alors de tout mettre en uvre pour utiliser celle-ci dans le sens de allégement du poids. "
C'est toujours çà en moins ! et au bout de la journée c'est beaucoup !Il est extrêmement précieux de connaître les capacités motrices et physiques du sujet :
d'abord pour éviter de lui demander sans cesse "
Est-ce que vous pouvez faire ceci ou cela ? , ce qui atteste une évidente méconnaissance de votre sujet ; ensuite pour être en mesure de lui demander exactement ce qu'il faut pour le solliciter à la limite de ses possibilités, pas au-delà ;
enfin pour induire activement le maintien et le développement de son autonomie individuelle.
De bons automatismes, une technicité : il n'y a pas de petits efforts, mais des petits mouvements dangereux. C'est la répétition de micro-traumatismes vertébraux qui favorisent l'apparition des douleurs vertébrales. Acquérir des réflexes techniques adéquats, c'est prévenir ces risques ou, pour le moins, éloigner l'échéance douloureuse qui pénalise vie professionnelle et vie privée. Comment ?
réfléchir d'abord avant d'agir ;
se rapprocher le plus possible du sujet (fig. 2);
éviter de porter inutilement ;
prendre en main : une bonne prise donne plus de force et de vivacité dans le geste ;
avoir les pieds bien posés à plat sur le sol. Soulignons l'importance de porter des chaussures fermées et qui tiennent bien le pied. Déconseillons les "
claquettes et toutes chaussures non fermées ; se baisser, jambes fléchies, dos droit ;
trouver des appuis en avant avec la main, avec son genou ou sa tête (fig. 3) ;
utiliser ses membres inférieurs comme un ascenseur (fig. 4) : ils sont résistants et vont propulser le poids vers le haut, comme le fait l'haltérophile ;
chercher l'harmonie dans les gestes en évitant de procéder par à-coups.
La lecture ne peut pas à elle seule suffire pour apprendre. Ces techniques ne s'acquièrent que par l'apprentissage. Une pratique contrôlée garantit l'acquisition de réflexes et l'intégration d'automatismes.
L'utilisation des aides techniques disponibles
L'aide technique est ici un accessoire qui favorise la manutention. Il est admis de classer les aides techniques en plusieurs groupes :
les aides techniques manuelles : les sangles, les bretelles, les bâches de manutention. Elles sont peu encombrantes, peu onéreuses et peuvent être déplacées facilement, mises dans un coffre de voiture, emportées en vacances ;
les aides techniques fixes : les barres d'appui, les potences au lit, les portiques ;
les aides techniques mécanisées : les soulève-personnes, chariots plats de salle de bain, chariot-douches.
Toutes ces aides techniques présentent l'avantage d'aider à la manutention par l'appui que le patient peut y prendre. Elles facilitent la prise par et pour la tierce personne. Elles rendent le port de charge réalisé efficace, voire performant, et cependant, il n'est pas rare de constater que dans bien des cas ces aides techniques ne sont pas utilisées. Oubliés aussi les soulève-personnes ! Les justifications répétées et banales sont autant de prétextes à faire comme on sent ou comme on croit savoir pour aller plus vite. Alors que les aides techniques permettent à long terme de ménager son outil et de vérifier le vieil adage : "
qui veut voyager loin... . à domicile, le soulève-personne trouve sa place : à vous de le laisser à sa vraie place, à portée de votre main, et de l'utiliser toujours.
L'aménagement de l'environnement
L'intervention de la tierce personne au domicile des personnes handicapées n'est pas toujours simple et, lorsqu'il s'agit d'actes de manutention, cela peut s'avérer très problématique : chambre ou salle de bain exiguës et sur-encombrées, étroitesse des circulations, escaliers, équipements non adaptés, etc. Adapter l'environnement de la personne, proposer des aides techniques, c'est permettre à cette personne d'être plus à l'aise, de vivre mieux et surtout à la tierce personne de prévenir les accidents vertébraux.
Cela suppose une évaluation préalable soigneuse par des personnes qualifiées, aidées par la tierce personne elle-même qui se doit de réfléchir aux difficultés qu'elle rencontre dans sa pratique et de proposer des solutions :
évaluation du handicap et de la dépendance avec conseil pour l'acquisition d'aides techniques ;
montage du projet d'adaptation : architecture du logement (notamment aménagement des sanitaires et salle de bains), loisirs, profession, scolarité ;
essai et apprentissage à l'utilisation d'aides techniques ;
fabrication et pose au domicile de petits matériels adaptés : barre d'appui, etc.
conclusion
Ces réflexions et pratiques s'inscrivent dans une étude globale de la situation de la personne. La manutention des personnes handicapées s'exerce dans cette globalité. Hygiène de vie, techniques appropriées, automatismes acquis, aides techniques bien utilisées, environnement adapté, ces quatre dimensions garantissent la qualité et la longévité d'une aide aux personnes, qu'elle soit professionnelle ou non. Elles assurent alors, dans le même temps, une plus grande disponibilité pour répondre aux autres aspects du rôle des tierces personnes au domicile, tout particulièrement l'établissement d'une relation de qualité.
Pour en savoir plus
Dotte P., La manutention des malades et handicapés. Paris, Maloine, 1982.
(référence : Association des paralysés de France. Déficiences motrices et handicaps, Aspects sociaux, psychologiques, médicaux, techniques et législatifs, troubles associés. Paris : Association des paralysés de France, 1996, 505 p., p. 379-384)