Portrait statistique de la situation de l'emploi des personnes ayant des incapacités au Québec
Le petit Robert définit en ces termes le travail : "ensemble des activités manuelles ou intellectuelles exercées pour parvenir à un résultat utile déterminé". Au-delà des aspects économiques du travail, ce dernier est un champ social d'activités qui permet la valorisation de soi. En fait, le travail représente l'une des sphères sociales les plus importantes de la réalisation de soi et donc, selon la Centrale des Syndicats Nationaux (CSN), "en être exclu entraîne un appauvrissement à plusieurs égards" (Groupe de travail sur l'intégration et la réinsertion en emploi des personnes handicapées, 1994 : 17). Le même ouvrage précise, un peu plus loin, que l'appauvrissement se fait surtout au niveau de l'estime de soi et de la dépendance du milieu familial ou institutionnel (Groupe de travail sur l'intégration et la réinsertion en emploi des personnes handicapées, 1994).
Ainsi, outre le fait que le travail soit un ensemble d'activités professionnelles contre rémunération qui assure, à son tour, un bien-être strictement financier, il répond aussi à un besoin d'intégration sociale, au même titre que le loisir et l'éducation. En effet, c'est par le loisir, l'éducation et le travail que peut et doit se faire l'intégration sociale, que ce soit pour une personne ayant des incapacités ou non. On entend par besoin d'intégration sociale le sentiment d'appartenance aux groupes sociaux — voire à la société en général — que ressent une personne et qui tend à inhiber toute situation de tension psychosociologique vis-à-vis un déséquilibre social. En somme, pour toute personne, être exclu du marché du travail peut résulter en un isolement et un détachement de la vie sociale. Nous pouvons donc considérer que l'intégration au travail — et l'accès à ce dernier — est un besoin essentiel pour maintenir un équilibre psychosociologique.
Si le travail ne se résume pas uniquement au fait de réaliser une activité rémunératrice, il demeure que la présence ou non sur le marché du travail est la condition presque nécessaire pour qu'il devienne un déterminant de la réalisation personnelle. À cet égard, l'examen de l'emploi des personnes ayant des incapacités au Québec révèle une situation très difficile et précaire. C'est du moins le constat auquel nous arrivons, au terme du présent article, qui brosse un tableau assez complet de la particularité du marché du travail pour les personnes ayant des incapacités au Québec.
Concepts à définir
Il faut d'emblée noter la réelle pauvreté des statistiques sur la population des personnes présentant des incapacités au Québec. Les enquêtes de Statistique Canada sur la santé demeurent néanmoins les meilleures sources d'informations disponibles pour cerner et décrire les caractéristiques des personnes handicapées. L'essentiel des données provient des Enquêtes sur la santé et les limitations menées en 1986 et 1991. Les Enquêtes sur la santé et les limitations d'activités (ESLA) sont des enquêtes postcensitaires, c'est-à-dire qu'elles sont réalisées à la suite du recensement et à l'aide de celui-ci. Ainsi, selon certains auteurs, plus d'informations comparatives entre la population ayant des incapacités et celle qui en n'a pas sont obtenues et observées facilitant d'ailleurs la tâche des chercheurs.
Par ailleurs, avant d'entamer la présentation des données statistiques, certains concepts utilisés par Statistique Canada doivent être explicités : Qu'est-ce qu'une personne active? Une personne inactive? Occupée? En chômage? D'abord, selon l'ESLA, une personne active sur le marché de l'emploi correspond à toutes "personnes en âge de travailler qui, au cours de la semaine ayant précédé l'ESLA de 1991, étaient occupées, chômeuses ou inactives" (Statistique Canada, 1991 : 369).
Toujours selon l'ESLA, une personne chômeuse est une "personne qui, pendant la semaine ayant précédé le dénombrement de l'ESLA de 1991 était : a) sans travail, mais avait cherché un emploi au cours des quatre semaines précédentes et était prête à travailler; ou b) avait été mise à pied mais prévoyait reprendre leur travail; ou c) avait pris des dispositions précises en vue de se présenter à un nouvel emploi dans les quatre semaines suivantes" (Statistique Canada, 1991 : 370). De plus, l'ESLA entend par personne inactive celle qui, "pendant la semaine ayant précédé l'ESLA de 1991, ne voulait pas ou ne pouvait pas travailler compte tenu des conditions existant sur le marché du travail. Les personnes inactives incluent les personnes qui avaient cherché du travail au cours des quatre semaines précédentes, mais qui n'étaient pas prêtes à travailler pendant la semaine de référence, de même que les personnes qui n'avaient pas travaillé, n'avaient pas d'emploi auquel elles devaient se présenter au cours des quatre semaines suivant la semaine de référence et n'avaient pas été temporairement mises à pied ni n'avaient cherché de travail pendant cette période" (Statistique Canada, 1991 : 370).
Enfin, les personnes occupées sont toutes celles qui, "au cours de la semaine ayant précédé le dénombrement de l'ESLA de 1991 avaient : a) fait un travail quelconque, à l'exclusion des travaux ménagers, des travaux d'entretien ou des réparations dans leur propre logement et du travail bénévole; ou b) étaient temporairement absentes de leur travail ou de l'entreprise à cause d'un conflit de travail, d'une maladie ou d'une incapacité temporaire, de vacances, ou encore pour d'autres raisons" (Statistique Canada, 1991 : 370).
Caractéristiques socio-économiques
Les résultats obtenus par l'ESLA de 1991 (tableau 1) démontrent que le Québec affiche un taux d'incapacité inférieur au taux canadien, de même que la plupart des autres provinces canadiennes. En effet, alors que le Canada a un taux d'incapacité moyen de 12,7 %, celui du Québec est de 9,0 %. Aussi, dans un ordre croissant, le Québec est la deuxième province avec ce taux, juste derrière Terre-Neuve (6,8 %).
En contrepartie, ce sont les provinces de la Saskatchewan et de la Nouvelle-Écosse qui offrent les taux d'incapacité les plus élevés, soit respectivement de 16,6 % et de 17,9 %. Quant aux autres provinces canadiennes, c'est-à-dire le Manitoba, l'Île-du-Prince-Edouard, l'Ontario, la Colombie-Britannique, l'Alberta et le Nouveau-Brunswick, elles ont des taux d'incapacité oscillant respectivement entre 13,1 % et 14,5 %.
Tableau 1
Taux d'incapacité des personnes de 15 à 64 ans vivant dans un ménage privé, par province, Canada, 1991
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Provinces |
Taux d'incapacité |
|
Terre-Neuve |
6,8 % |
|
Île-du-Prince-Édouard |
13,3 % |
|
Nouvelle-Écosse |
17,9 % |
|
Nouveau-Brunswick |
14,5 % |
|
Québec |
9,0 % |
|
Ontario |
13,8 % |
|
Manitoba |
13,1 % |
|
Saskatchewan |
16,6 % |
|
Alberta |
14,3 % |
|
Colombie-Britannique |
13,9 % |
|
Canada |
12,7 % |
Source : Statistique Canada, "Caractéristiques de l'emploi et du niveau de scolarité chez les adultes ayant une incapacité", Enquête sur la santé et les limitations d'activités de 1991, Catalogue numéro 82-554.
Situation de l'emploi des personnes ayant des incapacités au Québec
Le propos de cette section est la comparaison des données relatives à la situation sur le marché du travail des personnes ayant des incapacités au Québec avec celles qui ont déclaré avoir aucune incapacité. L'ESLA révèle que le taux d'activité des personnes ayant une incapacité est de 47 % comparativement à 78 % pour le reste de la population (tableau 2). Parmi les personnes actives ayant une incapacité, 163 000 (83 % des personnes actives) sont occupées et 34 000 (17 % des personnes actives) sont des chômeurs. Chez les personnes actives sans incapacité, 2 930 000 (88 % des personnes actives) sont occupées et 396 000 (9 % des personnes actives) sont des chômeurs.
D'autre part, le nombre de personnes inactives ayant une incapacité est de 227 000 (53 %) sur 424 000 personnes ayant une incapacité, âgées de 15 à 64 ans, au Québec, alors que ce nombre s'élève à seulement 940 000 (22 %) personnes inactives de la population totale sans incapacité (soit 4 277 000). Ainsi, plus de la moitié des personnes ayant une incapacité sont inactives (en 1991), un écart de 31 % par rapport à la population sans incapacité.
Tableau 2
Personnes* de 15 à 64 ans selon la présence ou l'absence d'incapacité et la situation sur le marché du travail,
Québec, 1991
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Situation sur le marché du travail |
Personnes ayant une incapacité |
Personnes sans incapacité |
|
Personnes de 15 à 64 ans |
424 000 |
4 277 000 |
|
Population active |
197 000 (47 %) |
3 326 000 (78 %) |
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Occupées |
163 000 (83 % des personnes actives) |
2 930 000 (88 % des personnes actives) |
|
Chômeurs |
34 000 (17 % des personnes actives) |
396 000 (9 % des personnes actives) |
|
Population inactive |
227 000 (53 %) |
940 000 (22 %) |
|
Non précisé |
- |
11 000 |
|
Taux de chômage (%) |
17,3 % |
11, 9 % |
|
Taux d'activité (%) |
46,5 % |
77,8 % |
* Le nombre de personnes a été arrondi au millier près.
Source : Statistique Canada, "Caractéristiques de l'emploi et du niveau de scolarité chez les adultes ayant une incapacité", Enquête sur la santé et les limitations d'activités de 1991, Catalogue numéro 82-554.
En résumé, on observe que les personnes âgées de 15 à 64 ans ayant une incapacité, au Québec en 1991, ont un taux de chômage de 17,3 % et un taux d'activité de 46,5 %. Pour ce qui est des personnes sans incapacité, toujours selon les mêmes caractéristiques (âge, région et année), le taux de chômage est de 11,9 % et le taux d'activité est de 77,8 %. Pour les deux taux, on remarque une nette situation favorable à l'emploi pour les personnes sans incapacité.
Quelques caractéristiques des personnes occupées ayant des incapacités au Québec
En 1991, de toutes les personnes occupées (162 980), âgées de 15 à 64 ans, ayant une incapacité, 127 035 (78 %) ont un travail rémunéré, 8 010 (5 %) ont un travail non rémunéré dans une entreprise ou une ferme familiale et enfin, 21 035 (13 %) travaillent à leur propre compte (tableau 3). Quant au nombre d'heures de travail par semaine, 82 080 (50 %) des personnes recensées font des semaines d'au moins quarante heures, dont 8 785 (5 %) déclarent travailler plus de soixante heures par semaine.
Tableau 3
Personnes occupées, âgées de 15 à 64 ans, ayant une incapacité selon le type d'emploi, Québec, 1991
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Type d'emploi |
Nombre de personnes |
|
Travail rémunéré |
127 035 (78 %) |
|
Travail non rémunéré dans une entreprise ou une ferme familiale |
8 010 (5 %) |
|
Propre compte |
21 035 (13 %) |
|
Non déclaré |
6 900 (4 %) |
Source : Statistique Canada, "Caractéristiques de l'emploi et du niveau de scolarité chez les adultes ayant une incapacité", Enquête sur la santé et les limitations d'activités de 1991, Catalogue numéro 82-554.
Par ailleurs, parmi les personnes ayant déclaré avoir un travail rémunéré (127 035), il est intéressant de constater que pratiquement la moitié, soit 52 656 (41 %) des personnes, ont assisté à des cours de formation se rapportant à leur travail (tableau 4).
Tableau 4
Personnes de 15 à 64 ans ayant une incapacité qui ont assisté à des cours de formation se rapportant à leur travail selon la situation sur le marché du travail,
Québec, 1991
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Situation sur le marché du travail |
Nombre de personnes |
Non déclaré |
|
Personnes occupées; personnes qui ont un travail rémunéré (127 035) qui ont assisté à des cours de formation se rapportant à leur travail |
52 656 (41 %) |
- |
|
Personnes en chômage (33 895); personnes qui ont assisté à des cours de formation se rapportant à leur travail |
7 985 (27 %) |
2 000 (6 %) |
|
Personnes inactives (226 665); personnes qui ont assisté à des cours de formation se rapportant à leur travail |
39 085 (17 %) |
19 120 (8 %) |
Source : Statistique Canada, "Caractéristiques de l'emploi et du niveau de scolarité chez les adultes ayant une incapacité", Enquête sur la santé et les limitations d'activités de 1991, Catalogue numéro 82-554.
Enfin, l'un des déterminants environnementaux les plus importants pour l'intégration au travail des personnes ayant une incapacité concerne sans doute le moyen de transport utilisé. Il est étonnant d'observer que la plupart des répondants utilisent leur propre véhicule motorisé pour se rendre au travail dans une proportion de 108 585 (67 %) comparativement à 1 820 (1 %) qui utilisent un service spécialisé pour personnes handicapées.
Quelques caractéristiques des personnes en chômage ayant des incapacités au Québec
Selon la même enquête, parmi les personnes en chômage ayant des incapacités au Québec (33 895), celles qui affirment n'avoir jamais travaillé se chiffrent à 6 775 (20 %). La majorité des personnes en chômage disent avoir travaillé pour la dernière fois au cours des cinq dernières années (au moment de l'enquête), soit 22 685 (67 %). Cependant, 22 740 (67 %) des personnes en chômage veulent un emploi à temps plein ou à temps partiel, dont 15 475 (46 %) des personnes affirment désirer un emploi à temps plein seulement.
Faisant suite à la sous-section précédente, 7 985 (27 %) des personnes en chômage ayant des incapacités au Québec mentionnent avoir assisté à des cours de formation se rapportant à leur travail (tableau 4).
Quelques caractéristiques des personnes inactives ayant des incapacités au Québec
Un nombre assez élevé de personnes inactives (226 665) ayant des incapacités au Québec témoigne d'une certaine passivité en matière d'emploi; en d'autres termes, 56 445 (25 %) des personnes inactives ayant des incapacités affirment n'avoir jamais travaillé, alors que 68 380 (30 %) ont travaillé pour la dernière fois au cours des cinq dernières années et 84 495 (37 %) de ces personnes ont travaillé pour la dernière fois il y a plus de cinq ans (au moment de l'enquête).
Mais qu'est-ce qui fait que les personnes ayant des incapacités demeurent inactives en si grand nombre (226 665) sur le marché du travail au Québec? Certains obstacles? Peut-être une piste de réponses...! Parmi les obstacles les plus déterminants (tableau 5) face à l'intégration à l'emploi, on retrouve : les personnes qui pensaient que leur formation n'était pas adéquate (30 930; 14 %), celles qui perdraient une partie de leur revenu si elles travaillaient (25 915; 11 %), le fait qu'il n'y a pas d'emploi (23 800; 11%) et le transport adapté n'est pas disponible (11 265; 5 %). Dans un autre ordre d'idée, il y a une donnée faible, mais fort étonnante qui est sortie de l'enquête précitée : 6 150 (3 %) des personnes inactives ayant des incapacités ont mentionné comme obstacle à l'emploi que leur famille et leurs amis les avaient découragé d'aller travailler.
Tableau 5
Personnes inactives, âgées de 15 à 64 ans, ayant une incapacité selon les obstacles à l'emploi, Québec, 1991
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Affirmations (obstacles) |
Nombre de personnes |
|
Elles perdraient une partie de leur revenu actuel si elles travaillaient |
25 915 (11 %) |
|
Elles perdraient une partie ou toute l'aide financière si elles travaillaient |
16 685 (7 %) |
|
Leur famille et leurs amis les avaient découragé d'aller travailler |
6 150 (3 %) |
|
Leurs responsabilités familiales les empêchaient de travailler |
15 465 (7 %) |
|
L'information sur l'emploi ne leur était pas accessible |
14 185 (6 %) |
|
Elles avaient peur d'être mises à l'écart des autres travailleurs |
11 810 (5 %) |
|
Elles avaient été victimes de discrimination |
16 785 (7 %) |
|
Elles pensaient que leur formation n'était pas adéquate |
30 930 (14 %) |
|
Transport adapté n'était pas disponible |
11 265 (5 %) |
|
Il n'y a pas d'emploi |
23 800 (11 %) |
|
Autres |
81 705 (36 %) |
|
Non déclaré |
19 080 (8 %) |
Source : Statistique Canada, "Caractéristiques de l'emploi et du niveau de scolarité chez les adultes ayant une incapacité", Enquête sur la santé et les limitations d'activités de 1991, Catalogue numéro 82-554.
Les deux prochains faits saillants font une suite logique aux sous-sections antérieures. Dans un premier temps, on constate que 123 630 (55 %) des personnes inactives ayant des incapacités désirent un emploi à temps partiel seulement, 53 725 (24 %) d'entre elles veulent un emploi à temps plein et 29 105 (13 %) d'entre elles espèrent décrocher un emploi à temps plein ou à temps partiel. Dans un deuxième temps, sur l'ensemble des 226 665 personnes inactives ayant des incapacités, 39 085 (17 %) ont assisté à des cours de formation se rapportant à leur travail (tableau 4).
Conclusion
S'il y a un domaine social qui est de nos jours à la fois complexe et important en termes d'intégration sociale, c'est sans doute celui du travail. À l'aube de l'an 2000, l'économie et le marché du travail s'organisent, prennent forme et orientent leur avenir en fonction de nouveaux principes, tels que la mondialisation, l'augmentation de la productivité en même temps que la diminution des coûts de production et la flexibilité. Les nombreux bouleversements intrinsèques au travail engendrent un certain nombre de conséquences observables et, de ce fait, modifient sérieusement le panorama de l'emploi; que l'on pense à la disponibilité des emplois, au taux de chômage, à l'utilisation des technologies de pointe (en particulier, dans les secteurs de l'informatique et de l'information), à la spécialisation des tâches, aux nouvelles manières de travailler, etc. Face à ces tendances, la situation au marché du travail pour les personnes ayant des incapacités demeure difficile, incertaine et précaire. Il suffit de se rappeler les taux de chômage (17,3 %) et d'activité (46,5 %) révélateurs d'une problématique singulière et dont les enjeux relèvent de l'ensemble de la population québécoise.
Sous un autre angle de réflexion, on se rend compte que l'utilisation des nouvelles technologies de l'information et de télécommunication permet actuellement la naissance et la croissance de nouvelles façons de penser le travail et de nouveaux modes de travail (télémarketing, travail autonome, travail à domicile, télétravail) qui nous font croire en une meilleure intégration et participation professionnelle pour les personnes ayant des incapacités, en contournant ou en éliminant des obstacles inhérents à la recherche et à l'occupation d'un emploi. Cette nouvelle configuration des rapports au travail n'est pas sans entraîner des modifications à la situation de l'emploi des personnes ayant des incapacités dont leur nature demeure encore, bien souvent, à cerner.
BIBLIOGRAPHIE
GROUPE DE TRAVAIL SUR L'INTÉGRATION ET LA RÉINTÉGRATION EN EMPLOI DES PERSONNES HANDICAPÉES
1994 Le droit au travail des personnes handicapées, Québec, Centrale des Syndicats Nationaux (CSN).
STATISTIQUE CANADA
1991 "Caractéristiques de l'emploi et du niveau de scolarité chez les adultes ayant une incapacité", Enquête sur la santé et les limitations d'activités , catalogue numéro 82-554.
L'intégration au travail
des personnes
ayant une déficience visuelle
But
Réaliser une étude descriptive de la situation professionnelle des usagers adultes de l'Institut Nazareth et Louis-Braille.
Méthode
Cette recherche a été réalisée en deux phases. La première, a permis de rejoindre 1410 usagers, âgés de 18 à 64 ans. Parmi ceux-ci, 1301 (92%) ont accepté de répondre à une quinzaine de questions sur leur situation d'étude ou de travail. Ces questions avaient été extraites du questionnaire utilisé par Statistique Canada pour l'Enquête sur la santé et les limitation d'activités (ESLA) en 1991. Les résultats détaillés de l'ESLA 1991 n'étant pas encore disponibles, nous établirons la plupart de nos comparaisons avec les données de 1986.
Pour la seconde phase, nous avons constitué un sous-échantillon de 306 personnes (une personne sur quatre, choisie au hasard). Aux 269 répondants (88%), nous avons soumis, en juin et juillet 1993, un questionnaire beaucoup plus élaboré, constitué de toutes les questions de l'ESLA portant sur les études et le travail.
Le sous-échantillon se compare ainsi avec l'échantillon original :
|
Variables communes à l'échantillon et au sous-échantillon |
Sous- échantillon |
Échantillon Original |
intervalle de confiance du ss-échantillon |
Écart avec échantillon |
|
Femmes |
43,5% |
46,9% |
±5,9% |
-3,4% |
|
18-39 ans |
45,4% |
41,5% |
±5,9% |
+3,9% |
|
40-64 ans |
54,6% |
58,5% |
±5,9% |
-3,9% |
|
Montréal |
50,3% |
46,2% |
±6,0% |
+4.1% |
|
Montérégie |
29,1% |
30,1% |
±5,4% |
-1,0% |
|
Étudie |
17,1% |
17,6% |
±4,5% |
-0,5% |
|
Travaille |
31,6% |
29,1% |
±5,6% |
+2,5% |
|
0-8 ans de scolarité |
25,3% |
26,6% |
±5,2% |
-1,3% |
|
9-12 ans de scolarité |
39,4% |
41,0% |
±5,8% |
-1,6% |
|
13 ans et + de scolarité |
35,4% |
32,4% |
±5,7% |
+3,0% |
Nous pouvons en conclure que l'échantillon original et le sous-échantillon ne présentent pas de différences statistiquement significatives.
Les résultats
Parmi les 1301 personnes interrogées dans la phase I de l'enquête, 29,1% travaillent, soit 37% des 18-44 ans et 20% des 45 ans et plus. L'ESLA 1986 estimait ce pourcentage à 26,5%, Une étude semblable effectuée au Centre Louis-Hébert de Québec en 1990, fixait la proportion des travailleurs à 28%. Statistique Canada nous apprend par ailleurs qu'en 1991 (ESLA 1991), pour la population sans incapacité, 72,9% des personnes sont au travail. Les proportions sont donc inversées : dans la population sans incapacité, 73% des personnes travaillent, alors que dans la population ayant une incapacité visuelle, 71% des personnes ne travaillent pas.
Les personnes ayant une incapacité visuelle qui travaillent représentent seulement 40% de celles qui devraient travailler si les personnes ayant une incapacité visuelle avaient le même accès au marché du travail que les personnes sans incapacité. Pour les personnes de moins de 35 ans cette proportion est de 51%, pour celles de 35 à 54 ans, elle est de 40%, alors que pour celles de 55 ans et plus, elle est de 24% seulement. Ces résultats indiquent clairement que l'exclusion du marché du travail se renforce avec l'âge.
Dans la population ayant une incapacité visuelle, le taux d'activité est de 34% chez les hommes et de 26% chez les femme contre 80% et 66%, respectivement, pour les personnes sans incapacité. Lorsque l'on compare ces deux populations, on constate que chez les personnes ayant une incapacité, proportionnellement, les femmes sont un peu moins présente que les hommes sur le marché du travail.
Les résultats de la phase II de l'enquête nous permettent de raffiner ce portrait.
Description selon le statut, l'âge et le sexe :
|
Pourcentage |
Caractéristiques |
31,6% des répondants (N=85) |
travaillent. |
10,8% des répondants (N=29) |
sont chômeurs (ils ont cherché du travail dans les 4 dernières semaines). |
|
57,6% des répondants (N=155) |
sont considérés comme inactifs. |
59% des répondants
41% des répondants
|
ont moins de 45 ans : 37% travaillent; 16% sont considérés comme chômeurs; 47% sont considérés comme inactifs. ont 45 ans ou plus : 24% travaillent; 3% sont considérés comme chômeurs; 73% sont considérés comme inactifs. |
58% des répondants
42% des répondants |
sont des hommes : 34% travaillent; 12% sont considérés comme chômeurs; 54% sont considérés comme inactifs. sont des femmes : 29% travaillent; 9% sont considérés comme chômeurs; 62% sont considérés comme inactifs. |
Nous pouvons décrire les principaux impacts de l'incapacité visuelle sur l'emploi des personnes selon dic (10) grands aspects.
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Pourcentage phase II |
Caractéristiques |
47% des répondants
38% des répondants
15% des répondants |
travaillaient quand ils ont commencé à être limités. 35% des chômeurs et 44% des inactifs 42% des travailleurs sont à l'emploi du même employeur que quand ils ont commencé à être limités. Parmi ceux-ci, 2 sur 5 ont dû changer de genre ou de quantité de travail. 16% travaillaient ailleurs. 13% ont changé d'emploi depuis 6 mois. ne travaillaient pas quand ils ont commencé à être limités. 51% des chômeurs et 33% des inactifs 42% des travailleurs (9 sur 10 chez les moins de 30 ans. n'ont jamais travaillé : 14% des chômeurs et 23% des inactifs. |
38% des travailleurs |
ont dû changer d'emploi, de quantité ou de genre de travail à cause de leur I.V.; 22% ont changé d'emploi; 19% ont changé la quantité de travail qu'ils effectuent; 17% ont changé de genre de travail; 18% ont changé au moins deux de ces trois variables. |
2. Impacts par rapport aux perceptions de l'usager face à lui-même dans le monde du travail :
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Pourcentage phase II |
Caractéristiques |
57% des travailleurs, 83% des chômeurs |
se disent limités dans le genre ou la quantité de travail qu'ils peuvent accomplir. On ne peut établir de lien significatif avec le sexe, l'âge, l'ampleur des besoins d'adaptation du poste de travail, la discrimination subie ou non et le fait que la personne ait ou non dû changer d'emploi, de genre ou de quantité de travail. |
44% des travailleurs |
disent avoir l'impression que leur emploi ne leur permet pas d'utiliser leur plein potentiel. Parmi ceux-ci on compte 3 travailleurs sur 5 chez les moins de 45 ans, contre 1 sur 5 à partir de cet âge. On compte également les 4 personnes qui disent avoir été congédiées à cause de leur i.v. On ne peut établir de lien significatif avec le sexe, l'ampleur des besoins d'adaptation du poste de travail, la difficulté à obtenir une promotion ou à changer d'emploi ou le fait d'avoir dû changer d'emploi, de genre ou de quantité de travail. |
3. Impacts par rapport aux perceptions des usagers face aux employeurs :
|
Pourcentage phase II |
Caractéristiques |
|
29% des travailleurs
|
pensent que leur employeur actuel ou éventuel considérerait leur i.v. comme un désavantage sur le plan du travail. Parmi ceux-ci, 3 travailleurs sur 5 croient qu'il leur serait plus difficile d'obtenir une promotion ou de changer d'emploi. Seulement 2 travailleurs sur 5 se disent limités au niveau du genre ou de la quantité de travail qu'ils peuvent accomplir. Par contre, on ne peut établir de lien significatif avec le sexe, l'âge, l'ampleur des besoins d'adaptation du poste de travail, la discrimination subie ou non, ou le fait d'avoir dû changer d'emploi, de genre ou de quantité de travail. |
|
83% des chômeurs et 81% des inactifs |
pensent que leur employeur éventuel verrait leur I.V. comme un désavantage sur le plan du travail. |
|
27% des travailleurs, 48% des chômeurs 23% des inactifs |
se sont vus refuser un emploi, une promotion ou on a mis fin à leur emploi à cause de leur I.V., depuis 5 ans. |
|
17% des travailleurs 41% des chômeurs 13% des inactifs |
se sont vus refuser un emploi.
|
|
13% des travailleurs 0% des chômeurs 4% des inactifs |
se sont vus refuser une promotion |
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5% des travailleurs 26% des chômeurs 11% des inactifs |
on a mis fin à leur emploi. |
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4. Impacts par rapport aux besoins d'adaptation des postes de travail :
|
Pourcentage phase II |
Caractéristiques |
55% des travailleurs, 72% des chômeurs et 87% des inactifs |
ont besoin de documents en médias substituts. |
48% des travailleurs, 62% des chômeurs et 58% des inactifs |
ont besoin d'une aide technique comme un ordinateur. |
25% des travailleurs, 41% des chômeurs et 73% des inactifs |
ont besoin d'une redéfinition des tâches. |
18% des travailleurs, 24% des chômeurs et 50% des inactifs |
ont besoin d'un horaire flexible ou réduit. |
14% des travailleurs, 28% des chômeurs et 61% des inactifs |
ont besoin de transport adapté. |
7% des travailleurs, 21% des chômeurs et 43% des inactifs |
ont besoin d'un soutien humain. |
5. Impacts par rapport à la formation professionnelle :
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Pourcentage phase II |
Caractéristiques |
38% des travailleurs, 31% des chômeurs et 20% des inactifs |
ont suivi une formation en rapport avec leur travail, leur permettant de développer leurs compétences; |
9% des travailleurs, 28% des chômeurs et 15% des inactifs |
auraient aimé suivre une formation en rapport avec leur travail, leur permettant de développer leurs compétences. |
6. Impacts par rapport au travail non-rémunéré :
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Pourcentage phase II |
Caractéristiques |
20% des travailleurs 45% des chômeurs 33% des inactifs
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font du bénévolat Parmi ces personnes, un travailleur et un chômeur sur 2 le font régulièrement. Chez les inactifs, 2 personnes sur 3 en font régulièrement. Parmi les personnes qui font du bénévolat, 1 travailleur sur 2, 3 chômeurs sur 4 et 2 inactifs sur 3 considèrent que le bénévolat lui a permis d'acquérir des compétences utiles pour son travail ou pourrait l'aider à trouver un travail rémunéré. |
7. Impacts par rapport au moyen de transport utilisé pour se rendre au travail :
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Pourcentage phase II |
Caractéristiques |
51% des travailleurs 11% des travailleurs 12% des travailleurs 21% des travailleurs 5% des travailleurs |
utilisent métro et autobus pour se rendre au travail. utilisent le transport adapté. utilisent la marche. utilisent une automobile, le taxi ou autre. travaillent à domicile et n'ont pas à se déplacer. |
8. Impacts par rapport aux personnes qui ne sont pas au travail :
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Pourcentage phase II |
Caractéristiques |
53% des chômeurs et des inactifs |
cherchent un emploi avant 40 ans : 28% entre 40 et 49 ans; 6% à partir de 50 ans. |
31% des chômeurs et 81% des inactifs |
n'ont pas travaillé depuis plus de deux ans. |
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68% des inactifs |
n'ont pas travaillé depuis plus de 5 ans, |
55% des inactifs |
se disent totalement incapables de travailler (32% de l'ensemble des usagers). |
82% des chômeurs et 76% des inactifs |
pensent que leur I.V. influence leur capacité de chercher du travail. |
18% des inactifs |
ont cherché du travail depuis deux ans et 21% prévoient chercher du travail dans les 6 prochains mois. |
9. Impacts par rapport à la motivation à travailler :
78% des personnes inactives se sont découragées de chercher du travail pour une ou plusieurs des raisons suivantes (31% invoquent au moins 3 de ces raisons), dans l'ordre :
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Pourcentage phase II |
Caractéristiques |
40% se sont découragés |
parce que l'information sur l'emploi est inadaptée. |
40% se sont découragés |
parce qu'ils pensent qu'il n'y a pas de travail. |
34% se sont découragés |
parce qu'ils perdraient tout ou partie d'un revenu actuel. |
27% se sont découragés 18% 18-34 ans 27% 35-54 ans 35% 55-64 ans |
parce qu'ils ont une formation inadéquate. |
23% se sont découragés |
parce qu'ils perdraient une aide financière (assurance médicaments, aide au logement ou autre). |
21% se sont découragés |
parce qu'ils n'ont pas de transport adapté. |
18% se sont découragés |
parce qu'ils se disent victimes de discrimination. |
17% se sont découragés |
parce qu'ils craignent d'être mis à l'écart des autres travailleurs. |
13% se sont découragés |
parce qu'ils ont trop de responsabilités familiales. |
8% ont été découragés |
par la familles ou les amis. |
10. Impacts par rapport au revenu des personnes
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Pourcentage phase II |
Caractéristiques |
53% des répondants |
reçoivent de l'aide sociale ou une pension. 19% reçoivent une pension d'invalidité comme le RRQ. 29% reçoivent des prestations de la sécurité du revenu. |
14% des répondants 47% des répondants 17% des répondants 11% des répondants 5% des répondants 5% des répondants |
n'ont aucun revenu. ont un revenu entre 1 et 10 000$. ont un revenu entre 10 001$ et 20 000$. ont un revenu entre 20 001$ et 30 000$. ont un revenu entre 30 001$ et 40 000$. ont un revenu supérieur à 40 000$. |
Discussion
Les tableaux 1 à 10 énumèrent les différents obstacles rencontrés face à l'emploi par les personnes ayant une déficience visuelle qui fréquentent un centre de réadaptation. On peut faire l'hypothèse que les résultats seraient encore pires si l'étude avait portée sur toute la population ayant une déficience visuelle.
Remerciements
Cette étude pilote a été rendue possible grâce à une subvention du Réseau de recherche en réadaptation de Montréal et de l'Ouest du Québec.
Jean-Marie D'Amour M.Ed.*
Jacques Gresset OD, PhD.+
*Institut Nazareth et Louis-Braille
+École d'optométrie, Université de Monréal
Cet article est paru dans la revue Réseau international CIHDIH et facteurs environnementaux, 7-8(3-1) :50-55. Il s'agit d'un numéro spécial comprenant les actes du colloques de 1994 du Réseau international sur le processus de production du handicap (RIPPH) qui s'est déroulé sous le thème : Les déterminants environnementaux de la participation sociale. Pour mieux agir sur les situations de handicap.