Dans la Classification québécoise du Processus de production du handicap, les règles sociales sont considérées comme un facteur environnemental. En interaction avec les facteurs personnels, il agit tantôt comme un facilitateur tantôt comme un obstacle à la participation sociale des personnes ayant des incapacités. Cette influence se mesure dans la réalisation des habitudes de vie que ce soit le travail, l'éducation ou encore les relations interpersonnelles, la prise des repas, etc. Dans le cadre de cet article, nous cernons, à grands traits, ce concept dans une perspective sociologique en dégageant notamment les grandes tendances ainsi que certains concepts connexes. Nous abordons aussi deux dimensions constitutives, soit la dimension formellle et informelle qui représentent autant de catégories de facteurs environnementaux distinctes dans la classification québécoise.

 

Précisions autour de la notion de règles sociales.

 

Dans le champ de la sociologie comprenant l'ensemble des courants d'analyse qui la traversent, la notion de règles sociales désigne une réalité conceptuelle assez diversifiée. Selon les perspectives privilégiées, elle renvoie aussi à d'autres concepts importants comme le rôle social, les normes sociales, l'action sociale, les conduites collectives, les contraintes sociales, le contrôle social, etc. Ces concepts éclairent de façon singulière les règles sociales. Dans le cas qui nous intéresse, il ne s'agit pas tant d'aborder chacun de ces concepts que d'insister plutôt pour souligner qu'ils désignent, prise sous des angles différents, les dimensions d'un même phénomène, de la réalité sociale. Au demeurant, ils contribuent à mettre en lumière toute la complexité d'une démarche scientifique visant à dégager une explication d'un phénomène social qui ne soit pas, au-delà de la présentation d'une telle démarche, heuristique.

 

Les règles sociales font partie d'un ensemble plus large que Durkheim définit comme " les manières d'agir, de penser et de sentir ", soit la culture. " Elles exercent leur contrainte parce qu'elles se présentent à nous sous la forme de règles, de normes, de modèles dont nous devons nous inspirer pour guider, orienter notre action, si nous voulons que celle-ci soit acceptable dans la société où nous vivons " (Rocher 1992 : 38). Cette formule de Durkheim nous amène à la notion de contrainte qui prend la forme, dans la sociologie contemporaine, d'orientation normative. On désigne généralement l'orientation normative de l'action comme étant : l'action orientée suivant des normes ou des règles collectives (Rocher 1992). C'est donc dans l'action que l'on observe les règles et leurs impacts sur les conduites individuelles et collectives.

 

Lorsque l'on parle des règles sociales, il importe de bien distinguer deux dimensions, soit le volet formel et informel. Dans le premier voler, on retrouve aussi bien des conventions, des règlements, qu'ils soient municipales ou qu'ils régissent certains établissements ou des organisations tels que les écoles, les hôpitaux, les clubs de hockey, football, etc. que des règles de la grammaire pour prendre un exemple plus éloigné des précédents. Ils ont en partage le fait d'être édictés, prescrits par une autorité et d'être connues et acceptées par toutes les personnes concernées. Il s'agit là de caractéristiques essentielles pour que l'on puisse parler de règles formelles. De même la dimension de contrainte ou coercitive y apparaît parfois plus évidente car les sanctions y sont déjà prévues en cas de non-respect des règles.

 

Les règles sociales ne sont pas que formelles. Il y a aussi des règles informelles lesquelles sont peut-être, à plus d'un égard, aussi importantes sinon davantage que les précédentes. Bien qu'elle soit également présente dans les règles formelles, la dimension normative semble nettement plus déterminante dans la composition des règles informelles. Elles se distinguent des premières par leur caractère parfois intangible, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas prescrites, édictées, formalisées. Elles n'ont pas moins d'impact pour autant et le non-respect n'est pas sans sanction. Elles sont du domaine souvent du non-dit. À titre d'exemple, on peut nommer les règles du savoir-vivre (de la bienséance), du maquillage, etc. Elles se présentent comme un ensemble intégré ayant leur logique et leur raison d'être (Javeau, 1994). Il faut souligner que ces éléments varient selon l'environnement social, le groupe d'appartenance, la sphère d'activités la position sociale de l'acteur, son développement biographique (l'âge) et bien d'autres caractéristiques.

 

Nonobstant leur degré de formalisation, les règles sociales orientent les conduites, les actions sociales des individus et des groupes. En paraphrasant les propos de Rocher, notre action doit s'inscrire à l'intérieur des règles pour être acceptée, pour être socialement valorisée. Leur intérêt est qu'elles se retrouvent au cur de l'interaction entre les individus ou encore les groupes. Elles prennent parfois une importance accrue dans le cas de certains groupes lesquels se retrouvent, pour diverses raisons, à la marge de la société à l'exemple des personnes ayant des incapacités. Dans ce cas comme dans bien d'autres, l'intérêt réside dans le fait de savoir de quelle manière les règles sociales orientent-elles les actions des personnes ayant des incapacités dans la réalisation des habitudes de vie telles que le travail, l'éducation, les relations interpersonnelles, etc. Agissent-elles comme un facilitateur ou au contraire, sont-elles un obstacle à la participation sociale des personnes ayant des incapacités ? De quelle manière participent-elles à cette marginalisation ou encore à cette exclusion des personnes différentes dans leur corps? Quelles que soient la nature de leur rôle, les règles sociales ont un impact déterminant dans la participation sociale des personnes ayant des incapacités.

 

Normand Boucher, sociologue

Assistant de recherche, Réseau international du processus de production du handicap(RIPPH).

 

Bibliographie

JAVEAU, Claude (1994). Leçons de sociologie. Paris : Méridiens KLINCKSIECK.

 

ROCHER, Guy (1992). Introduction à la sociologie générale. Chapitre 1 L'action sociale. Montréal : Éditions Hurtubise HMH.