Dans la classification québécoise processus de production du handicap, la notion de rôle social est une dimension centrale des habitudes de vie. Elle est également à la base d'un principe soutenant un vaste mouvement en faveur de l'intégration sociale des personnes ayant des incapacités, connu sous le nom de Valorisation des rôles sociaux (VRS). L'article rédigé par Robert J.Flynn dresse un portrait de tout le développement de ce courant de pensée. Le second article de Patrick Fougeyrollas et de Kathia Roy brosse un portait assez complet de la notion de rôle social aux plans théorique et conceptuel en plus de la situer dans la perspective du processus de production du handicap.
De la Normalisation à la Valorisation des Rôles Sociaux:
évolution et impact entre 1982 et 1992*
Cette communication a deux objectifs majeurs. Le premier est de retracer rapidement l'évolution du principe de normalisation au cours des 10 dernières années, en notant surtout pourquoi Wolfensberger a choisi de reconceptualiser la normalisation et de la renommer la "Valorisation des Rôles Sociaux" (VRS). Entre parenthèse, nous signalerons des parallèles intéressants entre la VRS et le modèle "déficience-incapacité-handicap" de l'Organisation mondiale de la Santé. Le second objectif est d'examiner l'impact international de la normalisation / VRS, moyennant un survol rapide de la littérature pertinente. Bien entendu, notre discussion sera nécessairement extrêmement sélective.
Évolution: de la Normalisation à la Valorisation des Rôles Sociaux
Wolfensberger (1991, p. 13) déclare que la théorie de la VRS a pour origine le principe de normalisation, qu'elle est censée englober et remplacer. Il ajoute qu'il a développé les principaux aspects de l'histoire du principe de la normalisation dans d'autres textes (i.e., Wolfensberger, 1972, 1980 a, 1980b), dont il nous sera donc utile ici de faire un bref rappel.
La Normalisation
Le livre de Wolfensberger, The Principle of Normalization in Human Services (1972), a été voté par 178 experts en éducation spécialisée des personnes ayant une déficience intellectuelle comme l'oeuvre classique la plus importante jamais publiée dans le domaine de la déficience intellectuelle (Heller, Spooner, Enright, Haney, & Schillit, 1991). Wolfensberger y définit la normalisation comme "l'utilisation de moyens aussi culturellement normatifs que possible afin d'établir et/ou de maintenir des comportements et des caractéristiques personnels qui soient aussi culturellement normatifs que possible" (p.28). Il ajoute que la normalisation affecte l'environnement d'une personne (potentiellement) " déviante" ou dévalorisée moyennant deux dimensions, les interactions et les interprétations, qui agissent sur trois niveaux différents, ceux de l'individu, des systèmes sociaux primaires et intermédiaires, et de la société. Par ailleurs, il insiste sur l'intégration physique et surtout sociale comme le corollaire par excellence de la normalisation, et articule d'autres implications du principe sur le plan de la programmation, de l'architecture, du travail, des besoins socio-sexuels, du contrôle de sa propre vie, de la dignité du risque, du parrainage civique, et de l'évaluation de la qualité des services. Dans un chapitre ultérieur, Wolfensberger (1980 a) a décrit le développement historique des formulations majeures de la normalisation en Scandinavie et en Amérique de Nord. Il a également répondu à ce qu'il considérait comme les principaux malentendus, critiques, distorsions, voire perversions de la normalisation. Dans un autre chapitre (Wolfensberger, 1980b), il discute des rapports entre les valeurs et la recherche empirique et essaie de montrer que beaucoup de recherches empiriques s'accordent avec la normalisation.
La Valorisation des Rôles Sociaux
Dans un article publié en 1983, Wolfensberger a proposé que le nouveau terme, "valorisation des rôles sociaux", remplace l'ancien, "normalisation". (Les 178 juges étudiés par Heller et al., 1991, ont d'ailleurs accordé à cet article le 17ième rang sur leur liste de 25 œuvres classiques en déficience intellectuelle.) Il a justifié ce changement pour les raisons suivantes. Premièrement, beaucoup de gens ne distinguaient pas les différents sens du terme "normalisation", ou bien croyaient (souvent à tort) en avoir compris immédiatement la signification précise. Deuxièmement, Wolfensberger a saisi au début des années 1980 que l'objectif le plus important de la normalisation devait être la création, le soutien, et la défense de rôles sociaux valorisés pour les personnes risquant d'être dévalorisées. Il était persuadé que la société accorderait des choses souhaitables aux personnes si elles occupaient des rôles sociaux valorisés (et les dévaloriseraient si elles avaient des rôles peu estimés). Deux grandes stratégies sont à suivre pour atteindre l'objectif ultime de rôles sociaux valorisés (et par conséquent des conditions de vie valorisées): l'amélioration de l'image sociale des personnes (qui sont au moins potentiellement dévalorisées) aux yeux d'autrui, et l'amélioration de leurs compétences. (PASSINH {Wolfensberger & Thomas, 1983, 1988) est un instrument d'évaluation qui opérationnalise la VRS et qui consacre 27 de ses 42 mesures ou "items" à l'amélioration de l'image sociale et les autres 15 à l'amélioration des compétences.)
Dans la monographie qu'il a publiée en 1991, Wolfensberger définit la VRS comme,
"le développement, la mise en valeur, le maintient et/ou la défense de r¶les sociaux valorisés pour les personnes et particulièrement pour celles présentant un risque de dévalorisation sociale en utilisant le plus possible des moyens 'culturellement valorisés'" (p. 53).
Wolfensberger explique que la VRS prend tout son sens pour deux groupes de personnes: celles qui sont déjà dévalorisées par la société, et celles qui ont toujours été valorisées mais qui courent un risque d'être projetées dans une identité dévalorisée à cause d'un événement quelconque. Des exemples de rôles sociaux valorisés seraient les suivants : dans le monde de l'éducation, les rôles de professeur, enseignant, étudiant, ou élève; au travail, les rôles d'employeur, travailleur, salarié, membre d'un syndicat, apprenti, etc.; dans le domaine des loisirs, les rôles d'athlète ou d'entraîneur. Les rôles sociaux valorisés qui ont un rapport avec la participation à la vie de la communauté incluent ceux de propriétaire, locataire, contribuable, fonctionnaire, citoyen, électeur, membre d'un club sportif ou culturel, membre du conseil d'administration d'une organisation, etc. Dans le domaine relationnel, les rôles d'épouse ou de mari, de parent, de fille ou de fils, de grand-parent, de neveu ou de nièce, etc., sont socialement valorisés.
Finalement, Wolfensberger (1991) articule sept thèmes qui font partie de la VRS et qui aident à comprendre la dévalorisation et à identifier des mesures de prévention ou d'amélioration: la nécessité de rendre consciente la dynamique souvent inconsciente de la dévalorisation, afin de la confronter et de la maîtriser; la pertinence des attentes et de la circularité des rôles dans la création et la suppression de la dévalorisation; le besoin de chercher une compensation positive (i.e., un statut aussi positif que possible) du statut dévalorisé; la place du modèle développemental dans l'amélioration des compétences personnelles; l'utilisation positive et efficace de l'imitation comme mécanisme d'apprentissage; l'importance de la mise en valeur de l'image sociale; et la centralité de l'intégration sociale personnelle et de la participation sociale valorisée.
Étant donné le contexte de ces remarques, i.e., un atelier consacré au développement des modèles conceptuels, je voudrait conclure cette partie sur l'évolution récente de la normalisation et de la VRS en signalant, sans plus d'élaboration, quelques parallèles qui me paraissent intéressants entre ce cadre de pensée et celui de la Classification international des déficiences, incapacités et handicaps (CIDIH; World Health Organization, 1980). D'abord les deux approches, la VRS et la CIDIH, se servent de la notion-clef de rôle social, du coup introduisant un discours et une vision "socio-centriques", axés sur la vie interpersonnelle et sociale, dans un domaine ou des cadres de pensée médicaux, psychologiques, cliniques, et, dans l'ensemble, passablement a--sociaux, ont été dominants depuis longtemps. Bien sût, les deux approches diffèrent quant au poids qu'elles semblent accorder aux rôles sociaux: la VRS vise de façon centrale l'acquisition ou le maintien de rôles les plus 'valorisés" possible, tandis que la CIDIH (dans le manuel de 1980 au moins) parle plutôt de rôles de "survie" ("survival roles") dans le domaine du handicap, ce qui me paraît quelque peu limitatif et même limitant. Deuxièmement, les deux approches parlent explicitement de l'intégration sociale, bien que celle-ci me semble conceptuellement plus centrale pour la VRS que pour la CIDIH. Troisièmement et surtout depuis les travaux de la Société canadienne et du Comité québécois, pour la CIDIH (Bolduc, 1992) les deux approches prennent très au sérieux l'influence de l'environnement--i.e., les politiques gouvernementales, les services sociaux, sanitaires, éducatifs, professionnels, etc., et les valeurs et les attitudes dans la production et dans l'élimination d'obstacles à l'intégration et la participation sociale des personnes vivant avec une incapacité.
Impact International de la Normalisation et de la VRS
Le plus grand impact de la normalisation et de la VRS a certainement été dans le domaine de la déficience mentale, bien que son influence ait également été considérable dans celui de la santé mentale (e.g., Ramon 1991; Jacobson, Buschard, & Carling, 1992). Les affirmations de la centralité de la normalisation, et de son influence sur l'importance accordée à l'intégration sociale comme objectif primordial des politiques sociales, abondent. Lakin et Bruininks (1985), par exemple, déclarent que la normalisation a exercé la plus grande influence dans les changements récents qui se sont produits dans les services pour des personnes ayant des handicaps. Et Heal (1988) souligne que la normalisation "domine" les chapitres de son livre, qui fournit une synthèse les recherches faites sur l'intégration des personnes ayant une incapacité développementale.
Dans le domaine de la déficience intellectuelle aux États-Unis, durant la période 1977-1988, Braddock et Fujiura (1991) ont trouvé que les ressources consacrées aux services communautaires ont progressé très rapidement, de $ 879 millions en 1977 à $5.6 milliards en 1988, une augmentation de 73% en 12 ans (compte tenu de l'inflation). Cependant, en 1988, seulement 21 des 51 systèmes sur le plan des États américains dépensaient autant ou plus sur leurs services communautaires que sur leurs institutions. Donc, il est clair qu'aux États-Unis (comme dans beaucoup de pays), nous sommes encore dans une période de transition. Braddock et Fujiura (1991) ont découvert que deux variables, à elles seules, expliquaient presque toute la variance dans les dépenses en faveur des services communautaires: des politiques progressistes, sur le plan de l'État, vis-à-vis de la promotion de l'égalité raciale, et l'existence d'organismes de promotion forts (i.e., State Associations for Retarded Citizens (ARC)). Donc, il est tout à fait plausible que la normalisation et, plus tard, la VRS, ont exercé une partie de leur impact durant 1977-88 grâce aux efforts des ARC.
Selon Ashman (1989), la normalisation a eu une influence majeure en Australie depuis les années 1970 et surtout pendant les années 1980, dans les secteurs des services communautaires, de l'éducation, et des programmes de transition entre l'école et le marché du travail. Par contre, dans le domaine du travail les services restent plutôt traditionnels, dominés par le modèle de l'atelier protégé. Et, malgré les progrès réalisés, le système Australien de services reposent toujours sur les institutions résidentielles, d'après Ashman (1989).
En Suède, une loi de 1986 a aboli toute institution pour personnes ayant une déficience intellectuelle et a exigé que celles-ci reþoivent des services dans la communauté (Pedlar, 1990). Un élément intéressant de la nouvelle loi est qu'elle encourage des contacts informels entre les citoyens ordinaires et les personnes ayant une déficience. Pedlar suggère que la qualité des services de soutien en Suède est excellente et que l'intégration physique et l'intégration fonctionnelle sont à la hauteur. Par contre, en Suède comme en Amérique du Nord, l'intégration sociale reste un défi important à relever.
Miron et Katoda (1991) ont comparé le Japon, les États-Unis, et la Suède, quant à la normalisation et l'intégration scolaire des enfants avec des incapacités. Ils étaient de l'avis qu'au Japon, le débat philosophique se poursuit actuellement, tandis les États-Unis et la Suède ont adopté une politique de normalisation et d'intégration et s'occupent à l'heure actuelle de sa mise en pratique. En Finlande, d'après Kivirauma (1991), l'objectif d'intégration scolaire remonte aux années 1960 et 1970, dû à l'influence des autres pays Nordiques, surtout celle de la Suède. Il semble que l'intégration reste incomplète, appuyée sur le plan national mais souvent rencontrant des résistances sur le plan local.
Dans le domaine des services professionnels, Gaylord-Ross (1987) a comparé la situation dans cinq pays en Europe occidentale: le Danemark, la Grande Bretagne, l'Italie, la Suisse, et l'Allemagne (de l'Ouest, à l'époque). Il a conclu que l'emploi en milieu non-protégé pour les personnes avec une déficience intellectuelle allait continuer à prendre de l'ampleur en Italie et en Grande Bretagne, comme aux États-Unis. Il était moins clair, par contre, que le virage du travail intégré se fasse dans les pays le Danemark, l'Allemagne, et la Suisse où¨ des systèmes de travail protégé étaient très ancrés. Selon Gaylord-Ross, il est possible que l'intégration scolaire dans ces pays introduise un changement important avec le temps.
Finalement, la normalisation et la VRS ont eu une autre sorte d'impact international considérable, avec l'utilisation de PASS (Wolfensberger & Glenn, 1975, 1989) et PASSING (
wolfensberger & Thomas, 1983, 1988), deux outils d'évaluation de la qualité des services. On sert de PASS et de PASSING dans plusieurs pays, y compris le Canada, les États-Unis, l'Angleterre, l'Écosse, l'Ireland, l'Australie, la France, et la Suisse. Dans un échantillon de 519 programmes communautaires et institutionnels américains et canadiens évalués avec PASS 3, Flynn (1985) a trouvé que la moyenne sur l'échelle totale était 42% du score maximal possible, en-dessous du niveau (50%) que les auteurs de l'outil considèrent comme le seuil de la qualité de service "tout juste acceptable". Ceci s'explique en partie par le fait qu'il y avait peu d'intégration sociale dans l'échantillon de programmes. Plus récemment, Flynn, LaPointe, Wolfensberger, et Thomas (1991) ont fait une analyse semblable d'un échantillon de 213 programmes communautaires et institutionnels américains, canadiens, et britanniques qui avaient été évalués avec PASSING. Encore une fois, il y avait peu de programmes socialement intégrés. La moyenne pour l'ensemble des programmes était 32% du score maximal possible, bien en-dessous du seuil de la qualité "tout juste acceptables". Dans les deux échantillons, i.e., sur les deux échelles PASS et PASSING, la qualité des services communautaires était significativement plus élevée que celle des services institutionnels, et les services résidentiels communautaires étaient de meilleure qualité que les services vocationnels. Donc, la traduction de la normalisation et de la VRS en termes concrets de programmes qui sont socialement intégrés et de haute qualité, est un défi de taille en Amérique du Nord, comme en Europe, à long terme.
BIBLIOGRAPHIE
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Robert J. Flynn, Ph.D.
école de psychologie
Université d'Ottawa
11, Marie Curie
Ottawa, Ontario
K1N 6N5
(613) 564-6875
*Communication présentée au colloque scientifique international organisé par l'Office des personnes handicapées du Québec, Dix ans de recherche à partager. Les limitations fonctionnelles et leurs conséquences sociales: Bilan et prospectives, Montréal 18-20 novembre 1992.
**Cet article est paru dans la revue Réseau international CIDIH et facteurs environnementaux, 6-7(3-1) : 20-24, 1994
"Regard sur la notion de rôles sociaux: réflexion conceptuelle sur les rôles en lien avec la problématique du processus de production du handicap".
Fougeyrollas, Patrick
Ph.D. Anthropologie
Directeur scientifique
Institut de réadaptation en déficience physique de Québec
525, Boulvard Hamel
Québec, Québec
G1N 2S8
(418) 529-9141 # 6229
Roy, Kathia
Étudiante à la maîtrise en Anthropologie
Assistante de recherche
Laboratoire de recherche sociale (local D23.3)
Institut de réadaptation en déficience physique de Québec
525, Boulvard Hamel
Québec, Québec
G1N 2S8
(418) 529-9141 # 6003
1. Du champ de la déviance à l'anthropologie de la santé:
quelques pistes pour une démarche théorique.
La déviance se définit habituellement à l'intérieur de paramètres où figurent les notions de légalité et de moralité et comme un écart d'une normalité définie par le social (Freidson, 1965). Dans cette perspective, la sociologie s'intéresse principalement aux phénomènes relevant de pratiques illicites diverses telles que la délinquance et la criminalité, et où la notion de responsabilité individuelle est centrale. Toutefois, les travaux sur les personnes ayant des incapacités, même si elles ne sont pas responsables de leurs conditions, ont été inclus par similarité dans ce champ général de recherches. Dans cette optique, les notions de différence, de marginalité et d'écart face à la norme fonctionnelle et sociétale permettent d'insérer la compréhension des déterminants de la participation sociale des personnes présentant ces différences dans le domaine d'étude propre à la déviance.
Par ailleurs, l'anthropologie de la santé, en tentant de comprendre les modes d'intégration ou d'exclusion sociale des personnes différentes dans leur fonctionnalité, leur comportement ou leur esthétique, considère globalement les facteurs sociaux de production de la maladie, et de façon croissante depuis les années 1970, ses conséquences fonctionnelles et sociales. Dans une perspective de changement social, cette réflexion doit porter sur les interrelations entre les différences corporelles et fonctionnelles d'un individu et son contexte de vie dans la réalisation des rôles habituellement définie par la société. L'analyse s'inscrit donc dans le champ de recherche "interaction personne/environnement". Elle vise à clarifier le concept de rôle social comme résultat de ce processus interactif, dans un champ d'application spécifique: les personnes ayant des incapacités.
Les interventions d'adaptation et de réadaptation qui visent à développer et à maintenir les capacités fonctionnelles des personnes ayant des déficiences persistantes entraînant des incapacités, ont amplement contribué à élargir le modèle biomédical traditionnel (Strauss, 1965; Myers, 1965, Nagi, 1965; Gingras, 1975). Celui-ci est centré sur la guérison par la découverte de l'étiologie de la pathologie et le traitement de l'organe ou des fonctions métaboliques pour le retour à la norme biologique. Ce modèle d'intervention est particulièrement adapté au phénomène de la maladie aïgue mais l'est de moins en moins en ce qui à trait à l'atteinte de conditions chroniques ayant un impact global sur la personne et sa vie quotidienne. L'approche globale ou holistique de la personne en adaptation-réadaptation, développée depuis les années 1970 a centré ses efforts autant sur le développement des capacités fonctionnelles que sur l'atténuation des conséquences psychosociales et la réalisation d'activités ordinaires correspondant au rôle social de la personne dans son milieu de vie d'origine (Bolduc, 1986; Flynn, Nitsch, 1980; Fougeyrollas, 1986; Joubert, Fillion, 1981; Wolfensberger, 1972). Toutefois, de manière analogue au modèle biomédical, le modèle couramment développé dans le système d'adaptation-réadaptation est orienté sur la personne qui reste essentiellement identifiée comme le centre du problème à régler. Ainsi les évaluations interdisciplinaires réalisées en adaptation-réadaptation n'informent pas habituellement, bien que cette situation tend à évoluer dans les années 1990, sur le degré d'intégration sociale ou de marginalisation qui sera vécu par la personne dans son milieu ordinaire de vie (Fougeyrollas, 1995).
Lorsque nous tentons d'identifier les déterminants sociaux de l'intégration ou de l'exclusion des individus ayant des incapacités et comment ceux-ci se traduisent dans leur réalité quotidienne, nous rencontrons très vite le concept de rôle social. D'un point de vue historique, ce concept relève de plusieurs acceptions dans les milieux des sciences humaines et sociales, incitant à recenser les approches classiques qui s'y sont intéressées. L'analyse vise à identifier les différentes définitions conceptuelles du rôle social ainsi que les typologies et les tendances utilisées par les chercheurs. Subséquemment, elle permet de déterminer l'apport de ces diverses conceptions dans la compréhension et l'opérationalisation du processus de production du handicap.
2. Du processus de production du handicap à la problématique des rôles sociaux:
élaboration d'un cadre conceptuel et méthodologique.
La nécessité de prendre en considération autant les variables de l'environnement que celles associées à l'individu comme déterminants de la qualité de la participation sociale des personnes ayant des incapacités a permis l'élaboration de modèles conceptuels liés à une perspective holistique. En relation avec les critiques et efforts de révision de la Classification internationale des déficiences, incapacités et handicap (CIDIH) de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS, 1980), les travaux réalisés au Québec depuis 1987, s'inspirant d'une approche interactionniste et systémique, ont permis la proposition d'un nouveau modèle: le processus de production du handicap (Fougeyrollas et al. 1991, 1995).
Figure 1.:
Le processus de production du handicap: modèle explicatif des causes et conséquences des maladies, traumatismes et autres troubles. (Fougeyrollas, 1995 adapté de Fougeyrollas, 1991).

Basé sur un modèle anthropologique de développement humain et sur l'interaction personne / environnement, on peut définir le processus de production du handicap comme un modèle explicatif des causes et conséquences des maladies, traumatismes et autres troubles. Comprenant un ensemble de variables individuelles et environnementales, ce processus met en lumière le mode de production d'obstacles ou de facilitateurs à la réalisation des habitudes de vie d'une personne.
Sous cet éclairage conceptuel, une situation de participation sociale ou une situation de handicap correspond au degré de réalisation des habitudes de vie, résultant de l'interaction entre, d'une part, des facteurs personnels: déficiences, incapacités et autres caractéristiques identitaires telles que l'éducation ou l'expérience de vie, et d'autre part, des facteurs environnementaux constituant l'organisation et le contexte d'une société humaine sur les plans socioculturels et physiques. Selon ce modèle, le handicap ou degré de réalisation des habitudes de vie, en tant que conséquence sociale est toujours situationnel et ne peut être compris comme une caractéristique intrinsèque à la personne. Notion clé dans notre analyse, une habitude de vie renvoie à une activité de vie quotidienne ou domestique, ou un rôle social valorisé par le contexte socio-culturel pour une personne selon son âge, son sexe, son identité sociale et personnelle. Ce sont donc les habitudes de vie qui assurent la survie et l'épanouissement d'une personne dans sa société tout au long de son existence.
Dans une perspective classificatoire, chacune des dimensions du modèle conceptuel peut donc faire l'objet d'une nomenclature. En ce qui concerne la première et la deuxième dimensions des facteurs de risque et des facteurs personnels, leurs nomenclatures permettent de déterminer ce qui provoque une atteinte à l'intégrité ou au développement de l'organisme, où se situe l'atteinte (au niveau anatomique par exemple) et qu'elles sont les aptitudes qui sont ou non réduites. En interaction avec les facteurs personnels, la nomenclature des facteurs environnementaux, correspondant à la troisième dimension du processus, renseigne d'abord sur les dimensions socioculturelles et physiques qui déterminent le contexte d'une société puis indique ce qui vient entraver ou faciliter la réalisation des habitudes de vie. Constituant la quatrième dimension et le résultat du processus, les habitudes de vie, construites également sur la base d'une typologie, renseignent sur le degré de la participation sociale ou de la situation de handicap vécu par la personne. Cette explication du schéma conceptuel soulève un dernier questionnement: existe-t-il une typologie des rôles sociaux qui pourrait être incluse dans celle plus vaste des habitudes de vie et qui serait pertinente comme mesure validée de la participation sociale ou de la situation de handicap?
Ainsi, dans une perspective anthropologique suivant le modèle du développement humain et d'un point de vue systémique et écologique, la démarche vise à mieux comprendre et catégoriser le résultat de l'interaction personne/environnement et à le traduire en catégories d'activités construites socialement correspondant à des habitudes de vie. Pour ce faire, il faut distinguer ce qui est intrinsèque à l'individu (les facteurs personnels) du résultat de l'interaction personne/environnement se traduisant dans la réalisation de ses habitudes de vie. On comprend alors mieux la question initiale visant à vérifier si le concept de rôle social est adéquat ou suffisant pour représenter globalement ce résultat, et s'il contribue à bonifier la compréhension des conséquences sociales incluses dans le processus de production du handicap. Afin de répondre à ces questions, il est utile d'identifier les approches et tendances classiques et plus contemporaines qui ont abordé ce concept de rôle social et qui l'ont utilisé dans leurs analyses.
3. Les perspectives classiques ou la primauté de la matrice normative
socioculturelle dans les analyses sociologiques et antrhopologiques.
À l'opposé des modèles biomédicaux qui situent l'individu ou même l'organe ou la pathologie comme éléments principaux des recherches, les perspectives de la sociologie et de l'anthropologie classiques font de la culture et de la société les éléments centraux de leurs études, parce que considérant ces dernières comme des systèmes imprimant leurs valeurs et leurs normes et prescrivant des conduites relatives aux rôles joués par les individus. Ainsi, le jeu de l'interaction personne/environnement, aujourd'hui largement utilisé dans les travaux de recherches, y est peu relevé. C'est donc soit la matrice normative d'une société soit l'individu qui agissent comme indicateurs dans les recherches. Toutefois, des perspectives classiques à celles plus contemporaines, les divers courants de la sociologie et de l'anthropologie conçoivent l'individu et la société de manière différente selon qu'ils s'intéressent au fonctionnement de l'ordre social ou à l'organisation de l'action sociale.
Ainsi, la sociologie française classique associée aux perspectives théoriques durkheimienne, se réclame a priori d'une conception fonctionnaliste des sociétés humaines. S'attachant à retracer la genèse de l'ordre social, l'individu apparaît comme le produit de la société dans la logique de Durkheim. Conception qualifiée de holiste, elle est cependant étroitement liée à une perspective déterministe où, comme le souligne Ogien, " [...] un système de valeurs propre à une collectivité humaine interdit à ceux qui en font partie de ne pas remplir les obligations permettant à la société qu'ils forment d'exister et de se reproduire" (Ogien, 1995: 104). Être patron ou employé, mère, père ou enfant signifie que l'individu remplit une fonction sociale associée à un statut, statut conféré par la société dont il est membre, cette dernière l'obligeant à respecter des normes de conduite liées à ses fonctions sociales, mettant en jeu les forces sociales et culturelles. Dans cette optique, l'individu est avant tout conditionné par sa société et obéit généralement à des logiques qui le dépasse. En ce sens, les comportements individuels s'expliquent par les contraintes sociales qui construisent en partie les rôles sociaux que doit remplir toute personne si elle désire faire partie prenante de son système social.
Alors que Durkheim met en évidence l'influence des contraintes sociales et des sanctions qui leur sont associées pour expliquer les rapports qu'entretiennent les individus avec leur société, Linton, figure centrale du courant anthropologique culturaliste étasunien (ou "Culture et personnalité"), donne une place prépondérante aux processus de socialisation comme phénomènes concourant à façonner la personnalité de base et celle dite "sociale". Dans cette perspective, Linton (1936) considère le rôle "[...] comme un modèle de conduite prescrit pour tous les individus détenant un même statut et accepté par eux; il exprime en fait des normes et des valeurs communes" (Gresle et al., 1990: 293). Lié étroitement au concept de rôle, celui de statut réfère aux droits et devoirs d'un individu qui, soumis à des lois de structure imposées par le système social, évolue au sein de sa société par le biais d'une position institutionnalisée. La mise en pratique de ses droits et devoirs à travers certains types de conduite, consolidée par les processus de socialisation, désigne alors le rôle rempli par cet individu. En ce sens, Linton distingue du rôle le statut qui renvoie aux règles et savoir associés et le rôle, à l'exécution et à l'application de ces règles. À la suite de Linton, Parsons (1949) reprendra cette distinction conceptuelle entre rôle et statut et l'intégrera dans sa théorie de l'action sociale. Donnant priorité à la société qui fait figure de "noyau dur" face à l'individu, les logiques "lintonienne" et "parsonienne" donneront toutefois à la sociologie des éléments classiques d'analyse du lien qui s'établit entre l'individu et le milieu social dans lequel il s'inscrit.
Laissant peu de place à l'action et aux stratégies individuelles, les premières théories fonctionnalistes et culturalistes qui se sont intéressées à l'analyse des rôles sociaux furent cependant largement contestées en raison de leurs postulats de base jugés trop déterministes. Aussi, certains théoriciens ont critiqué la validité de distinguer rôle et statut, ce qui a été notamment le cas de Nadel (1970), anthropologue britannique. Selon ce dernier, deux difficultés majeures se posent lorsque nous voulons distinguer rôle et statut. D'abord, les règles de méthode proposées par la sociologie ne précisent pas comment opérer une distinction précise entre ces deux concepts. Si être avocat relève du statut lorsque nous considérons la position tenue dans une hiérarchie sociale, il devient un rôle lorsqu'il est envisagé sous l'angle des prescriptions associées à une occupation professionnelle. Le problème réside ici en ce qu'il est difficile d'établir des distinctions entre deux aspects différents d'une même réalité renvoyant à toute action humaine déterminée en fonction de règles. La seconde difficulté réside dans le terme même de l'action humaine; on ne peut endosser un rôle chaque fois que l'on réalise une action. Par exemple, rouler à bicyclette ne fait pas automatiquement de l'individu un coureur cycliste professionnel reconnu dans son rôle. En fait, Nadel souligne que se sont dans des activités socialement organisées que prennent naissance les rôles sociaux, ceux-ci référant toujours à un engagement particulier, ce que l'action humaine ne dénote pas obligatoirement, a priori quand cette dernière prend une forme universelle (Ogien, 1995). Dans la partie ultérieure consacrée à une discussion sur les liens entre la problématique et cette revue de la littérature, on peut voir comment Nadel contribue, par son analyse des rôles et statuts, à faciliter la compréhension de la segmentation que l'on fait entre rôle et activité de vie quotidienne.
Ce que soulignent ces premières analyses sociologiques et anthropologiques du rôle ainsi que leurs critiques associées, c'est que le concept de rôle relève à la fois d'éléments statiques et dynamiques. Statique lorsque le rôle répond à une distribution de fonctions socialement admises (être parents, employeurs, étudiants, etc.); et dynamique lorsque le rôle renferme un ensemble d'indications d'après lesquelles une personne guide son action dans une conduite acceptable aux yeux des autres. (Ogien, 1995). Ainsi, c'est à partir des éléments dynamiques du rôle que l'on voit apparaître les premières analyses à tendance psychologique où sont resitués des modèles axés de plus en plus sur l'individu.
4. De l'École de Chicago à la psychologie sociale ou les efforts
conjugués pour réintroduire l'individu dans les analyses.
C'est entre autres en réaction à la sociologie classique de la dernière décennie du 19e siècle que se forment de nouveaux courants d'interprétations sociologique et anthropologique. Berceau de la sociologie et de la psychologie sociale étasunienne, l'École de Chicago fait d'abord référence à un ensemble de travaux de recherche élaborés entre les années 1915 et 1940, par des enseignants puis des étudiants fréquentant cette université. À partir de 1930, on utilisera fréquemment l'expression "École de Chicago" pour désigner des recherches sociologiques à caractère empirique. Qualifiée à prime abord de sociologie urbaine, l'École de Chicago ne s'intéresse pas seulement aux phénomènes migratoires et à l'intégration d'un nombre important d'immigrants à la société américaine mais aussi à la sociologie de la famille, de la marginalité, de la déviance, etc. (Coulon, 1992). C'est à travers ces dernières perspectives que se forgent les premières théories où le rôle tient une place centrale.
Désirant rendre à l'individu une place importante dans sa relation au système social, la première génération des théoriciens de l'École de Chicago mettra en évidence l'existence d'attitudes individuelles et de valeurs partagées dans l'organisation sociale d'une collectivité. Ainsi, l'étude des attitudes relèvera généralement de la psychologie et celle des valeurs sociales, de la sociologie. George Herbert Mead (1934), l'un des fondateurs de l'interactionisme symbolique, institua les premiers liens entre la psychologie et la sociologie, ce qui donna lieu à la création de la psychologie sociale de l'École de Chicago.
S'inspirant à la fois d'une approche sémiotique élaborée par Charles Peirce et d'une perspective psychologique associée à Williams James, l'interactionisme symbolique puise directement dans une philosophie de l'expérience. En fait, selon la perspective de Mead, "[...] la conscience des individus s'élabore à travers les interactions sociales et les processus sociaux." (Coulon, 1992: 13). En soulignant le caractère symbolique de la vie sociale, l'interactionisme symbolique postule que les activités interrelationnelles des individus participent à la construction de différentes significations sociales, qu'il faut alors décoder pour être en mesure de faire ensuite l'analyse de la macro-société. En ce sens, Mead fut l'un des premiers à faire la synthèse entre l'approche macro-sociologique de la sociologie classique et celle associée à la microsociologie où l'individu est central, grâce entre autres à la notion de "soi" qu'il considérait comme "[...] l'intériorisation du processus social par lequel des groupes d'individus interagissent avec d'autres." (Coulon, 1992: 14).
Accordant une place théorique à l'acteur social en tant qu'interprète du monde qui l'entoure, la pensée de Mead peut se définir, selon Bergeron (1974), par une sorte de "parallélisme" entre les rôles joués et la conscience de jouer ces rôles. Cette conscience, pour Mead, conduit à un processus de socialisation qui incorpore le langage et les interactions des individus à travers ce langage. C'est Mead qui, le premier, introduit le terme de "role-taking" comme concept central de son approche. Ainsi, le "role-taking" de Mead se définit par "[...] un processus mental qui a pour but d'anticiper les réactions d'autrui dans l'interaction "lui-moi"" (Bergeron, 1974: 98-99). En fait, le "moi social" de James deviendra un préalable à l'émergence du "role-taking" de Mead, donnant à penser qu'il est une forme complexe de la connaissance de soi, une sorte d'interaction déplacée et intériorisée dans l'acte de penser. Ce concept est aussi vu comme le prolongement du processus de socialisation et des acquisitions des significations sociales. Pour Mead, le rôle se définit d'une manière dramaturgique et ne concerne que "l'attitude mentale" dans "son moment psychologique" ou "pré-comportemental". Enfin, une autre notion clé dans la perpective de Mead est ce concept "d'autrui généralisé". Pour l'auteur, "[...] l'individu ne reflète qu'une perspective ou un aspect du modèle d'ensemble" (Bergeron, 1974: 108), ce modèle d'ensemble faisant bien sûr référence à la société et plus globalement à la culture dans laquelle il s'insère.
À l'inverse des premières analyses sociologiques, les perspectives de Mead s'inspirent en partie d'une approche psychologique classique du rôle amené par William James autour des années 1890. Étant le "pôle dur" de la société, l'individu est considéré comme un être rationnel faisant des choix stratégiques, ces derniers influençant par la suite l'organisation du système social. Pour James, l'être humain est multi-orienté, il joue donc plusieurs rôles, selon les situations, les gens rencontrés, etc. Ainsi, de nouveaux concepts sont créés: "moi social" et "type social" entre autres, qui désignent un ordre de réalité où "[...] le psychisme individuel rencontre les processus sociaux" (Bergeron, 1974: 8). Ce sont, parmi d'autres, ces termes qui sont à la base de la recherche et de la création de la première définition psychologique du rôle. Apport considérable, plusieurs théoriciens sociologues reprendront à leur compte la définition de James du "moi social" qui propose que "[...] l'individu est un ensemble de plusieurs personnes" (Bergeron, 1974: 9). Reprise puis abandonnée par Linton (1936), le "moi social" de James est en fait une "image projetée dans l'opinion des autres" et peut être associé au principe de reconnaissance (recognition). Associant les notions de statut et de rôle, il fait référence à une "[...] sorte de statut conféré à un individu dans son milieu, après qu'il se fût conformé à certaines exigences" (Bergeron, 1974: 80).
Demandant invariablement l'approbation d'autrui, cette notion centrale dans les analyses de James définit et renferme déjà en partie la notion de statut selon la perspective de Park et Burgess (1931), deuxième génération de sociologues de l'École de Chicago fortement influencés par l'interactionisme symbolique de Mead. Pour ces derniers, le concept de statut s'exprime par une "[...] sorte de gratification sociale accordée à un individu en échange de sa conformité aux exigences du groupe, et sans laquelle il ne possède aucune identité sociale" (Bergeron, 1974: 9). Pour ces théoriciens, l'individu assimile le rôle à une fonction et ils définissent la personnalité comme "la source et l'organisation des traits" qui déterminent le rôle de l'individu dans le groupe auquel il appartient. À partir de cette définition, Park et Burgess se pencheront sur l'étude des conflits de rôles, notamment en ce qui concerne la marginalité, les phénomènes de racisme, etc. (Rocheblave-Spenlé, 1969).
5. Le rôle comme fonction sociale et conduite individuelle ou
en tant que résultat de l'interaction personne/environnement.
Inspiré à la fois par la sociologie et la psychologie sociale, Park s'intéressant à la sociologie urbaine et Burgess, à la sociologie de la famille, en viendront à dire que "l'organisme urbain et familial" comprend des individus qui ont des rôles fonctionnels mais aussi dramaturgiques dans une logique où les rôles sont associés à des phénomènes sociaux spécifiques. Influencé sans doute par Burgess et à mi-chemin entre la sociologie et la psychologie sociale puisque inspiré par un courant béhavioriste, Katharine Lumkin (1933) s'intéresse à trois aspects du rôle: le rôle dramatique, la fonction sociale du rôle et les conduites individuelles reliées aux divers statuts des individus partageant un même système social. Pour Lumkin, les rôles servent au maintien du groupe (par exemple les fonctions liées au travail). Plus spécifiquement en lien avec le milieu familial, d'où l'influence de Burgess, les études et recherches de Lumkin définissent le rôle comme un "[...] terme général pour décrire certains devoirs, prérogatives et attitudes que les personnes ayant une même fonction dans un groupe tendent à avoir en commun" (Rocheblave-Spenlé, 1969: 17). Inspirée aussi de la sociologie et de l'anthropologie, Lumkin avance l'idée que les rôles sociaux dépendent des coutumes, des normes et valeurs de la société globale, tout en définissant les codes et normes relatifs à une certaine position dans cette même culture ou société.
Antérieurement, Baldwin (1895), autre théoricien important, influençait particulièrement la psychologie sociale de l'École de Chicago et la psychologie française, en posant les fondements analytiques que Lumkin allait reprendre. À certains égards, il rejoint Park dans sa conception de "jouer un rôle" et James pour qui le rôle social n'est pas une fonction mais une apparence, une façade, une interaction avec autrui (Bergeron, 1974). S'intéressant principalement au développement de l'enfant, Baldwin mentionne que les besoins de base se rencontrent au plan psychologique. Par la suite, l'enfant devient peu à peu un être social. Les mécanismes de cette double connaissance (de soi et des autres) et les réactions aux autres comme à lui-même constituent essentiellement le premier pas vers les rôles sociaux qu'il aura à remplir tout au long de sa vie (Rocheblave-Spenlé, 1969). Ainsi, l'enfant devient adulte, c'est-à-dire le représentant d'un type social et cela, lorsqu'il joue un ou des rôles particuliers.
6. Quelques influences des tendances classiques sur les recherches récentes.
De Durkheim à George Herbert Mead, en passant par Linton, Park ou Burgess, les réflexions actuelles sur la place des rôles dans l'analyse de faits sociaux sont largement influencées par ces auteurs classiques. Ainsi, à partir de travaux consacrés se sont construites des analyses et des typologies qu'utilisent encore aujourd'hui plusieurs chercheurs, autant dans les disciplines de la sociologie et de l'anthropologie que de la psychologie sociale.
Selon Chapuis et Raymond (1995), il est possible de faire une distinction initiale entre les divers types de rôles et ce, sur la base de certains critères. Ces auteurs avancent l'hypothèse que certains rôles seraient inéluctables parce qu'ils sont liés à des attributs biologiques tels que le sexe et l'âge. Parce que l'individu doit accepter cet état de fait, on parle alors de rôles assignés ou imposés. En ce sens, les rôles sont plus ou moins choisis par la personne, ce qui constitue un premier critère de classification. Ensuite, un rôle rassemble un certains nombre de comportements prescrits mais l'individu a toutefois la possibilité d'adapter ce rôle et de le jouer d'une certaine manière, selon la marge de liberté qu'il se fixe par rapport au rôle joué. Deuxième critère de classification des rôles, on distingue alors les rôles prescrits des rôles réels. Suivant cette logique de classification, nous retrouvons donc quatre types de rôles, à savoir: 1) Le rôle imposé par les attributs de l'individu tels que l'âge et le sexe; 2) Le rôle acquis qui est fonction des actes de l'individu tel son rôle professionnel; 3) Le rôle prescrit qui correspond à l'ensemble des comportements et conduites attendues selon le statut de l'individu; 4) Le rôle réel qui renvoie au rôle prescrit mais mis en acte de façon subjective. En fait, cette logique de classification implique trois ordres de relations entre les différents aspects du rôle qui découlent d'abord des attentes liées au rôle puis de la conception personnelle de ce rôle et enfin de l'interprétation de ce dernier (Chapuis et Raymond, 1995). Cette manière de classifier les différents types de rôle a été inspirée par Erving Goffman (1961) qui s'intéressa plus particulièrement à la question du rapport entre rôle et identité et qui, à la suite de George Herbert Mead, insista sur le caractère interactionnel du processus d'acquisition des rôles.
Ainsi, selon Goffman, le rôle renfermerait trois dimensions, la première étant normative, la seconde, typique et la troisième, interprétative. Dans la foulée des travaux de Goffman, Ogien (1995) souligne que la dimension normative se définit "[...] par les règles de conduites idéales qu'un individu devrait respecter pour assurer la fonction qu'un rôle particulier est censé remplir". La dimension typique "[...] se rapporte aux attributs et qualités qui sont couramment associés à la personne qui remplit tel ou tel rôle sans qu'ils n'entrent dans sa définition officielle". Ogien (1995) donne l'exemple d'un policier qui, afin de jouer adéquatement son rôle professionnel, devrait posséder une qualité telle que le "sang-froid". Enfin, la dimension de l'interprétation du rôle renvoie à "[...] l'interaction au cours de laquelle un individu tient la place qui lui échoit, en s'évertuant à ne déroger ni aux normes idéales, ni à celles relevant des conceptions typiques" (Goffman E. 1961 in Ogien, 1995: 106).
Dans un autre ordre d'idée, on ne peut passer sous silence un ouvrage important qui s'est entièrement consacré à l'analyse des rôles sociaux, d'un point de vue toutefois plus idéologique que théorique. Dans les années 1980, Wolfensberger et Thomas (1983) font des recherches entre autres sur le thème de l'intégration sociale des personnes ayant des déficiences mentales ou physiques. Sous ce thème de recherche, ils se sont intéressés non seulement aux rôles sociaux mais aussi à la valorisation de ces derniers, liés à différents services humains. Passing. Programme d'analyse des systèmes de services. Application des buts de la valorisation des rôles sociaux (1983), est donc devenu l'outil de référence par excellence dans les milieux des services sociaux. Créé afin d'améliorer l'image que l'on a des personnes "différentes", cet ouvrage a effectivement largement contribué à une meilleure compréhension des situations que vivent les personnes ayant des incapacités et de ce fait, collaborer à leur intégration sociale. D'après Wolfensberger et Thomas (1983), le rôle social renvoie à un
"[...] modèle de comportement socialement attendu et habituellement défini afin de faciliter la réalisation de(s) fonction(s) particulière(s) qui sont généralement attribuées à ou assumées par un individu et qui reflètent partiellement le statut social de cette personne. Les rôles sociaux offrent des attentes, des tâches, des responsabilités et des privilèges à la personne qui les remplit. Par exemple, on s'attend à ce que le rôle social de "mari" soit tenu par un homme adulte, que les hommes adultes ayant ce rôle soient responsables d'aider à fonder et à approvisionner une famille et qu'ils puissent profiter des privilèges d'une relation maritale et parentale. Ordinairement, les personnes dont le rôle social est le plus élevé et qui sont les plus valorisées socialement auront davantage de choix et de rôles sociaux. Par exemple, les personnes valorisées peuvent habituellement choisir le travail qu'ils désirent faire, s'ils désirent se marier, quels vêtements ils vont porter, etc. D'un autre côté, les personnes ayant un statut social inférieur ou qui sont socialement dévalorisées se font souvent imposer un ou des rôles sociaux" (Wolfensberger & Thomas, 1983: 32).
On constate que cette définition du rôle social comprend à la fois une tendance sociologique et psychologique, placant les auteurs dans une démarche "hybride", ce qui correspond, on le verra plus loin, à notre conception, qui doit inclure à la fois les éléments psychologiques et sociaux dans la compréhension des processus sous-tendant leur accomplissement. En effet, Wolfensberger et Thomas (1983) définissent le rôle en lien avec ce qui est "socialement attendu" (approche de la psychologie sociale), mais aussi en lien avec des fonctions spécifiques qui refléteront le statut de l'individu (approche sociologique).
À partir de cette définition et de l'analyse sociale en découlant, les théoriciens ont alors élaboré une classification des rôles sociaux, classification leur permettant de jeter les bases des principes de la normalisation (et dans une version plus récente, la valorisation des rôles sociaux, dont il est ici question). Malgré l'apport considérable de ces recherches, les principes de la normalisation suggèrent qu'il existe une idéologie sous-jacente attestant de l'existence de quelque chose d'habituel, d'une réalité générale qui sous-tend des normes perçues comme des vérités objectives, et où sont inclus des rôles sociaux prescrits par la société. Cette logique, associée au modèle normatif dominant dans nos sociétés, se conçoit mal sans faire le lien avec la persistance d'une normalité qui est jugée partagée par tous les membres d'un même système social. Mais comme on sait que la déviance est construite entre autres par l'institutionnalisation, rendre les gens "normaux", faire croire qu'une apparence "ordinaire" peut contribuer à intégrer normalement une personne relève d'une nouvelle forme de violence puisque les différences sont niées, évacuées au profit d'une standardisation limitative. Par contre, il faut redire que le postulat initial de Wolfensberger et Thomas (1983) est adéquat dans une société où les différences sont écartées: si la personne ayant des incapacités désire participer au projet collectif, la façon "idéale" de le faire passe probablement par ses rôles sociaux, notamment par le rôle de travailleur, associé largement aujourd'hui dans notre société aux processus d'intégration sociale. Cependant, le rôle de travailleur pour une personne ayant des incapacités se fera généralement dans un contexte adapté à ses besoins particuliers, d'où l'importance de replacer non seulement l'influence de l'environnement sur l'individu, mais aussi les ascendants de ce dernier sur l'environnement sociétal.
Cette revue de la littérature entourant le concept de rôle social reste incomplète dans la mesure où il a fallu faire un "découpage" et un choix parmi les auteurs abordés. Par exemple, on aurait pu examiner plus longuement les liens entre les rôles sociaux et l'identité qu'introduisait Erving Goffman dans les années 1960, ou encore traiter plus particulièrement des processus interactionnels et ce, dans une perspective prenant en compte la complexité et le dynamisme des phénomènes situationels. Toutefois, les quelques théories mises en relief donnent l'opportunité de mettre en évidence un certains nombre d'éléments de discussion en lien avec les rôles sociaux et le processus de production du handicap.
7. Quelques éléments de discussion.
D'entrée de jeu, il est intéressant de voir l'évolution conceptuelle de la notion de rôle social. Des tendances classiques à celles plus contemporaines, les théoriciens l'ont d'abord abordé d'un point de vue déterministe où le système social y était central. Puis l'individu a ensuite été progressivement replacé dans les analyses, jusqu'à être à son tour au coeur des théories, notamment dans les travaux de la psychologie sociale. Aujourd'hui, grâce entre autres aux approches interactionistes et écologiques, le jeu des deux composantes, système social et individu, est généralement replacé dans une interaction "environnement-individu", rééquilibrant en quelque sorte les "deux principaux pôles" des analyses théoriques. Parallèlement à cet état de fait, une tendance comparable se profilait dans le domaine de la recherche en santé. D'abord centrée principalement sur des approches biomédicales où l'individu était conçu avant tout comme un ensemble "d'organes" ou comme "machine", on voit de plus en plus s'esquisser des travaux où la personne est devenu un être beaucoup plus complexe, influencée par sa culture et l'influencant à son tour, tout en évoluant dans des contextes de significations précis. En tant qu'outil d'analyse, les modèles interactifs permettent maintenant de faire un "compromis" entre l'individu et l'environnement physique et culturel dans lequel il se meut, en plus de permettre des analyses beaucoup plus dynamiques.
Dans le modèle conceptuel du processus de production du handicap (voir fig.1, page 4), l'individu est placé dans la catégorie des facteurs personnels. En mettant en relation les facteurs de risque avec non seulement les déficiences ou les incapacités mais aussi avec l'individu "comme un tout", correspondant en fait au développement de la personne, il est possible d'y placer l'ensemble des variables personnelles telles que l'identité, le vécu, etc., qui sont le fruit de l'histoire de ce développement et dans lequel il existe une rupture spécifique due à un événement pathologique. On considère dès lors qu'il y a des éléments qui sont intrinsèques au développement de la personne, qu'il y a des éléments qui sont extrinsèques à l'individu se retrouvant dans l'environnement et que l'interaction entre ces éléments provoque un résultat, traduisible entre autres par les rôles sociaux, ces derniers étant englobés, comme on l'a mentionné antérieurement, dans la catégorie des habitudes de vie et où en tant qu'agir, ils participent à la fois à la construction des facteurs personnels et des facteurs environnementaux. Cependant, phénomène souvent négligé, l'ensemble de ce processus doit être replacé dans le temps parce que tout est en constante évolution, en changement. Le seul moyen de mettre en valeur l'influence des variables personnelles et environnementales dans les mécanismes situationnels est de les replacer dans un processus dynamique, où l'interaction est considérée elle aussi comme mouvante et complexe, selon les espaces, le temps et les sociocultures envisagés.
Ce processus systémique isole en quelque sorte le "cumul" du développement de la personne, c'est-à-dire l'ensemble des facteurs personnels se traduisant par un résultat qui vient construire l'identité. D'un point de vue dynamique, l'ensemble des rôles sociaux que joue l'individu déterminent la construction de ce résultat, comme si le "cumul" des rôles sociaux fabriquait l'identité personnelle, elle aussi résultant de l'interaction "personne/environnement". Pour bien saisir ces éléments, on peut se référer au processus du développement biologique, qui rejoint d'une certaine manière la conception de Baldwin. Ce processus débute avant même la naissance. Ensuite, l'enfant développe ses propres traits de personnalité et est socialisé petit à petit à travers son environnement (familial, social, physique, culturel). Ce qu'il fait lorsqu'il est enfant le construit pour l'avenir, le prépare à sa vie d'adulte et le prépare à jouer toute une série de rôles sociaux. Cependant, il évolue dans un environnement socioculturel spécifique. En ce sens, il n'y a pas que les facteurs personnels qui auront une influence sur la construction de son identité. Comme le mentionnait Lumkin (1933), les rôles sociaux dépendent des coutumes, des normes et valeurs d'une société globale. C'est ce que l'on appelle la "matrice normative" d'un système social. On se rend compte alors que les rôles sociaux ne sont pas, dans leur totalité, une caractéristique intrinsèque de l'individu mais un résultat entre les facteurs personnels et environnementaux qui viendront fabriquer l'expérience de vie de la personne. En ce sens, les rôles sociaux sont à la frontière floue entre l'influence de l'environnement (milieu de vie, normes, valeurs, etc.) et l'expérience de l'individu (rôle en tant que conduite, manière d'interpréter et de construire sa réalité, ses activités de vie quotidienne, etc.).
À un deuxième niveau d'explication lié cette fois directement au cadre conceptuel, à la lumière des analyses et réflexions sur le concept de rôle social, on arrive à la conclusion qu'il faut prendre en considération les deux grandes perspectives théoriques qui se sont intéressées à la problématique du rôle, soit celle de la sociologie et de l'anthropologie, et celle de la psychologie sociale. Elles sont en effet pertinentes toutes deux, selon la fluctuation des événements dans une réalité donnée. Toutefois, comme le rôle social peut figurer comme un résultat ou une conséquence sociale, la perspective fonctionnelle couvre probablement mieux l'interprétation que l'on fait des phénomènes sociaux comprise dans les rôles, dans la mesure où l'individu y est resitué en tant qu'acteur adoptant certaines stratégies qui faciliteront son insertion dans le système social. À cet égard, il ne s'agit plus d'adopter une perspective uniquement fonctionnelle, mais de la resituer dans une dynamique situationnelle, et où les processus interactionnels font alors figure d'éléments centraux. C'est seulement à ce titre que l'on peut rendre compte de manière adéquate de la complexité des phénomènes sociaux et plus particulièrement des éléments mis en jeu dans les activités associées aux rôles sociaux.
Par contre, lorsqu'il s'agit d'aborder la problématique du rôle d'une manière plus spécifique, quelques difficultés se posent. Ainsi, les différentes définitions du concept de rôle restent insuffisantes pour expliquer tout le vaste champ des habitudes de vie tel que proposé dans le modèle conceptuel du processus de production du handicap, notamment en ce qui concerne les activités de vie quotidiennes.
En fait, selon la logique du processus de production des situations de handicap et notamment ce qui concerne les habitudes de vie, une activité de vie quotidienne ne comprend pas obligatoirement une dimension interpersonnelle. Or, le concept de rôle selon la psychologie sociale repose essentiellement sur cette dimension. Ainsi, pour qu'il y ait rôle, il doit y avoir cette interrelation entre deux ou plusieurs personnes. Par exemple, l'activité de vie quotidienne que suppose "manger" ne peut être comprise comme un rôle social, pourtant, cette activité relève de la dimension culturelle puisqu'elle suppose des rituels (de propreté, de politesse, etc.), ainsi qu'une certaine convention sociale (avec qui je mange, seul ou en groupe, dans un lieu public ou chez moi, etc.). Cet exemple illustre donc les difficultés que l'on a à saisir l'ensemble d'une réalité sociale à partir du seul concept de rôle puisqu'il existe des activités de vie quotidienne qui s'inscrivent dans la dimension culturelle sans toutefois aborder le champ des rôles sociaux. Cette dernière analyse rejoint en quelque sorte les critiques que faisait Nadel, particulièrement sur les distinctions entre rôle et action.
Autrement dit, lorsque l'on tente d'insérer à l'intérieur du schéma conceptuel du processus de production du handicap le rôle social comme concept global pour expliquer le résultat de l'interaction personne/environnement, on est vite confrontés à des difficultés relevant de la segmentation entre rôle social et activité de vie quotidienne. En fait, selon la définition suivant le domaine de la réadaptation, une activité de vie quotidienne, c'est-à-dire une activité de base comme se vêtir, manger, se laver, etc., n'en est pas une qui s'insère nécessairement dans des processus d'interrelations, ce que dénote obligatoirement le rôle social. Par exemple, malgré le fait que se vêtir est une activité quotidienne attendue socialement puisqu'elle procède de règles, elle ne s'inscrit pas à un premier plan dans une interaction entre des individus. En ce sens, l'action qui consiste à se vêtir n'est pas un rôle social mais est bel et bien une activité de vie quotidienne. Partant de ce principe, cela justifie que l'on n'élabore pas une nomenclature ou classification des rôles sociaux puisque ces derniers, englobant trop peu d'activités de vie quotidienne, limitent nos analyses au lieu de les enrichir. En ce sens, le rôle n'explique pas complètement le lien entre les activités de vie quotidienne et la dimension sociale dans lequel s'inscrit le processus de production des situations de handicap. Sa définition reste insuffisante car elle ne recouvre pas la totalité du champ social qu'abordent les habitudes de vie.
Conclusion.
S'inspirant d'une perspective qui se veut globale de l'être humain, le cadre théorique et méthodologique privilégié dans cette réflexion est basé à la fois sur une approche écologique, interactionniste et systémique. Accentuant la nécessité de prendre en considération autant les variables de l'environnement que celles associées à l'individu comme déterminantes de la qualité de la participation sociale des personnes ayant des incapacités, le schéma conceptuel du processus de production du handicap permet de mettre en lumière le mode de production d'obstacles ou de facilitateurs à la réalisation des habitudes de vie d'une personne. Partant de ces premiers éléments, on a tenté de mieux comprendre et catégoriser le résultat de l'interaction personne/environnement et le traduire en catégorie d'activités construites socialement, correspondant à des habitudes de vie. Subséquemment, on s'est interrogé d'abord sur la pertinence du concept de rôle social comme éventuel indicateur validé de ce résultat, puis à savoir s'il contribue ou non à l'éclaircissement de l'influence des variables sociales incluses dans le processus de production du handicap. En dernière instance, on s'est demandé s'il peut ou non faire l'objet d'une typologie validée qui pourrait être incluse dans celle plus vaste des habitudes de vie et qui deviendrait pertinente dans l'appréciation de la qualité de la participation sociale ou de la situation de handicap.
Afin de répondre aux questions soulevées par cette problématique de recherche, une revue de la littérature non exhaustive autour du concept de rôle social a permis un retour sur les auteurs et théories qui l'ont abordé et qui l'ont utilisé dans leurs analyses. D'une façon générale, il s'en dégage deux grandes tendances, l'une basée sur la sociologie et l'anthropologie et l'autre sur la psychologie sociale, la première privilégiant une approche où prime le système social et le seconde, l'individu. D'abord conçue d'un point de vue déterministe où le système social y était central, l'individu a ensuite été progressivement replacé dans les analyses, jusqu'à être à son tour au coeur des théories, notamment dans les travaux de la psychologie sociale. Rééquilibrant les "deux principaux pôles" dans les analyses théoriques, éléments de l'environnement et individuels sont aujourd'hui replacés dans une interaction personne/environnement et où le rôle social apparaît à la fois comme déterminé par les normes et valeurs d'une société mais aussi par l'expérience individuelle, c'est-à-dire par les choix de vie, la manière d'interpréter et de construire sa réalité et ses activités de vie quotidiennes. En somme, les rôles sociaux apparaissent à la frontière des facteurs personnels et environnementaux, se traduisant dès lors dans la réalisation des habitudes de vie.
Concept flou qui a relevé de différentes définitions selon les perspectives théoriques des chercheurs du domaine social et humain, le terme de rôle social reste ambigu et partiel. Partiel puisqu'il ne rend pas compte systématiquement, dans la logique du modèle conceptuel du processus de production du handicap, de l'ensemble des activités de vie quotidienne puisque ces dernières ne supposent pas obligatoirement une interrelation entre les individus. Partiel de ce fait puisqu'il ne peut remplacer entièrement les habitudes de vie. Partiel enfin puisqu'il n'arrive pas à rendre compte globalement de ce résultat de l'interaction entre l'environnement et l'individu, la réalisation des habitudes de vie.
RÉSUMÉ
Nous présentons dans cet article les résultats d'une revue de la littérature sur les rôles sociaux, au terme de laquelle se dégagent deux grandes tendances, l'une baséee sur les disciplines de la sociologie et de l'anthropologie, l'autre sur celle de la psychologie sociale. Entrant en contradiction l'une avec l'autre parce que partant de principes différents (approches socioculturelles versus individuelles), il s'en dégage d'une façon générale que lorsqu'il s'agit de définir ce que l'on entend par "rôles sociaux", des confusions apparaissent, notamment lorsque nous voulons situer la problématique des rôles sociaux en regard de la dimension des habitudes de vie d'une personne ayant des incapacités, et s'inscrivant dans le processus de production du handicap (Fougeyrollas, 1995). Il s'agit donc de dégager les difficultés et limites associées à l'utilisation de la notion de rôle dans le modèle conceptuel du processus de production du handicap. En étendant la problématique aux processus favorisant la participation sociale des personnes ayant des incapacités, le concept de rôle social devient alors un élément clé mais ambigu, permettant toutefois de s'interroger sur la qualité de cette participation sociale.
ABSTRACT
In this article we present the results of a literature review on social roles, at the end of which two major trends stood out, one based on the disciplines of sociology and anthropology, the other on social psychology. Some confusion results from the contradiction in principles (socio-cultural versus individual approaches), where they come apent in the definition of } social roles~ , especially when we want to establish the problems of social roles with regards to the dimension of the life habits of a person with disabilities and as a part of the Handicap Creation Process (Fougeyrollas, 1995). It is therefore important to bring out the difficulties and limits associated to using the notion of role in the conceptual model of the Handicap Creation Process. By spreading the problems to the process favoring the social participation of persons with disabilities, the social role concept then becomes a key but ambiguous element, nevertheless allowing us to wonder about the quality of social participation.
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