Sexualité et handicaps : quelques représentations
Alain Giami
Psychosociologue, INSERM, U 292, Hôpital de Bicêtre
S'interroger sur les représentations du handicap et de la sexualité consulte principalement à s'interroger sur le regard que les personnes non-handicapées ou valides portent sur les personnes handicapées ainsi que sur la façon dont les personnes handicapées regardent ou vivent leur propre situation. Au delà du regard qui est toujours voilé et qui transforme la réalité, c'est tout le poids de la culture qui se trouve mobilisé et qui interfère dans les relations interpersonnelles.
Une telle interrogation s'inscrit dans le champ de la psychologie (l'image interne du corps, le schéma corporel) et dans le champ de la sociologie (les représentations sociales du corps, la beauté, la laideur, la séduction, la performance). à la jonction entre ces deux domaines, on trouve les mythes et les fantasmes qui ont affaire avec le corps déformé ou mutilé (Œdipe, Quasimodo ou Priape). On ne peut éviter de faire un détour par la littérature, qui met aussi en scène des personnes handicapées.
Dans Lunes de fiel de Pascal Bruckner, Didier est décrit comme un pervers sexuel qui terrifie son entourage comme pour se venger : J'attendais un agresseur : ce fut un handicapé sur une chaise roulante qui apparut. Je ne l'avais jamais vu. La figure ravagée, les cheveux clairsemés, il me fixait avec des yeux hagards qui, dans l'obscurité, prenaient une dimension presque terrifiante. J'aurais bien voulu m'en aller, mais cette main aux serres de granit me bloquait dans un étau : on eût dit que le corps s'était vengé de son atrophie en développant sans mesure ses extrémités. L'infirme avait rapproché de moi son triste faciès blafard. Il se mit à glapir. Ces personnages sont parés de certaines caractéristiques psychologiques qui renvoient souvent à des stéréotypes. Ils nous renseignent beaucoup plus sur les représentations et les sentiments de leurs auteurs et de la société pour laquelle ils écrivent que sur la " réalité " des personnes handicapées.
La lecture de ce roman fait bien apparaître la variété des sentiments exprimés à l'égard des personnes handicapées : la pitié, la peur et le rejet. On trouve plus rarement exprimées la fascination ou l'attirance sexuelle. De plus, on peut observer que la représentation de la personne handicapée résulte d'inférences projectives. C'est-à-dire que toute la personnalité de la personne se trouve déterminée par sa déficience. On prend la partie pour le tout : " une personne handicapée ", comme s'il était impossible de considérer qu'on a affaire à une " personne avec un handicap ", comme certains le revendiquent. On a souvent pu remarquer que des passants dans la rue s'adressent de préférence à la personne qui pousse le fauteuil roulant plus qu'à celui qui y est installé, comme si celui-ci était incapable de répondre. La déficience motrice est souvent perçue et ressentie par les autres comme une déficience intellectuelle.
L'histoire qui suit est loin d'être une anecdote ; elle nous fait comprendre quelques-unes des interactions de la vie quotidienne qui mettent en présence des personnes " handicapées " avec des personnes dites " valides ".
Amandine est une jeune femme intelligente et au physique agréable qui sait faire preuve d'humour dans ses relations avec les hommes. Au cours de nos relations de travail, j'avais été intrigué par sa main droite qui m'était apparue peu mobile. Pendant longtemps, je n'ai pas osé lui poser de questions sur sa main, et puis un beau jour, au téléphone, j'ai saisi mon courage à deux mains et lui ai demandé si elle avait un " problème avec sa main ". Elle me répondit, dans un premier temps, que je n'y allais pas de " main morte " en me disant qu'elle avait remarqué que mon regard était toujours fixé sur cette main. Puis elle m'annonça qu'il s'agissait d'une prothèse liée au fait qu'elle était porteuse d'une malformation congénitale. Elle continua en parlant des difficultés que cette prothèse avait provoqué chez ses amis de sexe masculin, au moment de s'engager dans des rapports sexuels. Certains voulaient jouer avec la prothèse, d'autres voulaient absolument " voir " son corps sans la prothèse, d'autres enfin manifestaient de la gêne, de l'embarras qui les rendaient incapables de passer à l'acte sexuel.
Le poids de ces représentations joue dès les premiers moments du contact et de la proximité sociale. On conçoit que le moment des rapports sexuels, qui place deux personnes dans une situation d'intimité face à leur corps et à leurs désirs respectifs, soit un moment de vérité : les relations amoureuses et sexuelles sont rarement empreintes de neutralité ou d'indifférence. Les sentiments s'y trouvent exacerbés.
Dans un premier temps, lorsque la caractéristique corporelle ne s'impose pas d'emblée, dans une visibilité évidente, un trouble s'installe : de quoi s'agit-il, à qui a-t-on affaire ? Lorsque les relations se développent indépendamment de la partie du corps qui pose problème à celui qui regarde, la dissonance s'estompe progressivement. On a oublié ce qui nous avait intrigué initialement. Par contre, au moment de la rencontre des corps, les qualités et les défauts cachés par le vêtement se trouvent soudain dévoilés au regard de l'autre. On ne peut plus tricher (ou difficilement). De plus, le corps réel – le sien et celui de l'autre – est évalué à l'aune des images qui traînent dans les magazines sur papier glacé et qui programment nos désirs. Pour le non-handicapé, c'est la question de son désir qui se trouve posée.
Comment peut-il admettre qu'il puisse désirer quelque chose qu'il n'avait pas imaginé auparavant comme désirable ? C'est au moment précis de la rencontre intime que le poids des images sociales se fait le plus sentir. Les amoureux sont loin d'être seuls au monde. Les malformations corporelles évoquent plus la maladie que la santé, la laideur que la beauté, la souffrance que la jouissance. La représentation est toujours représentation d'autre chose, a fortiori lorsqu'il s'agit du corps. On touche au problème de la signification, de l'évocation et de la mémoire. Comment rendre la différence de l'autre familière à soi ? La déficience motrice de l'autre apparait ainsi comme une différence supplémentaire qu'il faut intégrer dans son propre schéma corporel.
C'est toute la culture du corps qui se trouve donc mobilisée dans la rencontre avec une personne handicapée, et c'est paradoxalement cette culture, telle qu'elle est vécue de l'intérieur, qui constitue le handicap majeur des personnes dites handicapées. On mesure donc le chemin à parcourir pour transformer les mentalités.
Référence citée : Pascal Bruckner, Lunes de Fiel. Paris, Seuil, 1981.
(Référence : Association des paralysés de France. Déficiences motrices et handicaps, Aspects sociaux, psychologiques, médicaux, techniques et législatifs, troubles associés. Paris : Association des paralysés de France, 1996, 505 p., p. 81-83)