Dans la classification québécoise du Processus de production du handicap, le structure familiale est considérée comme un facteur environnemental. En interaction avec les facteurs personnels, il agit tantôt comme un facilitateur tantôt comme un obstacle à la participation sociale des personnes ayant des incapacités. Cette influence se mesure dans la réalisation des habitudes de vie que ce soit le travail, l'éducation ou encore les relations interpersonnelles. Dans le cadre de cet article rédigé par Carl Ouellet, nous cernons, à grands traits, les principales conceptions sociologiques et anthropologiques de la famille et les changements qui l'affectent. En terminant, nous insistons sur son importance au sein du processus de production du handicap.
Approches sociologiques et anthropologies de la structure familiale
Il existe d'innombrable concepts et notions que les personnes pensent et se représentent volontairement ou non, tels que l'amitié, l'amour, la religion, la société, etc., mais curieusement, ce sont parfois ces mêmes concepts qui, de par justement la diversité des emplois, sont difficilement définissables. Celui de famille est au nombre de ces derniers. L'une des définitions les plus courantes de la famille, empreinte du sens de la famille nucléaire, c'est qu'il s'agit d'un groupe social caractérisé par la résidence commune et la coopération d'adultes des deux sexes et des enfants qu'ils ont engendrés ou adoptés : "la cohabitation et la coopération socialement reconnues d'un couple avec ses enfants" (Kellerhals, Troutot et Lazega, 1984 : 7). Il nous paraît évident qu'une telle définition de la famille ne permet pas de rendre compte efficacement de plusieurs aspects, dimensions et variables que recouvre ce concept. Et que l'on pense celui-ci en termes de composition et d'un mode de fonctionnement de l'unité familiale, incluant l'organisation de la santé demande également nombre de précisions et de nuances.
Avec Émile Durkheim, la théorie selon laquelle la famille répond à des besoins exclusivement biologiques est démolie. À l'aube de l'intérêt porté sur la famille et des liens sociaux qu'elle sous-tend, on croyait faussement que le noyau constitué par deux individus de sexe opposé et leurs enfants en bas âge était en quelque sorte une réponse sociale à un besoin biologique découlant de l'extrême dépendance des hommes. Selon Durkheim, c'est davantage l'alliance et le mariage qui éclairent le fonctionnement de l'institution familiale beaucoup plus que la biologie de la reproduction ou la psychologie des sentiments : "C'est au contraire une institution sociale, produite par des causes sociales puisqu'une règle fondamentale de Durkheim est d'expliquer tout fait social par une cause sociale" (Michel, 1972 : 40). En somme, en s'appuyant sur l'étude des coutumes, du droit et des mœurs, qualifiée d'"évolutionnisme linéaire", l'approche théorique durkheimienne "vise à mettre en relation le système familial contemporain avec d'autres systèmes" (Segalen, 1981 : 20) de l'organisation sociétale.
À l'instar de la pensée de Durkheim, mais plus récente et approfondie, celle de Claude Lévi-Strauss a comme fondement un postulat primaire, soit qu'il n'y a pas d'institution ou de forme de la vie sociale qui soit limitée à l'instinct biologique. Dès lors, pour Lévi-Strauss, le groupe familial tire son origine de l'organisation sociale, plus spécialement du mariage; il comprend en fait le noyau constitué par le mari, la femme et les enfants nés de leur union. La particularité de l'institution familiale implique désormais les trois règles suivantes : 1) la prohibition de l'inceste et l'exogamie, 2) l'atome de parenté et 3) le mariage. D'abord, au-delà de l'instinct sexuel, considérée positivement, la prohibition de l'inceste oblige, par définition, les hommes à chercher une femme en dehors de la cellule familiale où ils sont nés. André Michel rend compte du phénomène : "À partir du moment où je m'interdis l'usage d'une femme, qui devient ainsi disponible pour un autre homme, il y a, quelque part, un homme qui renonce à une femme qui devient, de ce fait, disponible pour moi" (Michel, 1972 : 50). Par extension de son application, l'exogamie n'est que l'expression élargie de la prohibition de l'inceste, en ce sens qu'elle oblige, d'une génération à une autre, les garçons à prendre femme en dehors du foyer de leur père, et les filles à épouser des garçons qui ne sont pas de leur sang. Ensuite, la deuxième règle incontournable de l'institution familiale, et qui découle directement du tabou de l'inceste, est celle de l'atome de parenté composée de quatre personnes, dans l'optique de Lévi-Strauss : le mari, la femme, le fils et le frère de la mère. Enfin, le mariage est la troisième règle gérant l'institution familiale; nous comprenons aisément que c'est grâce à la règle de l'exogamie que le mariage ne peut se faire qu'en épousant une personne autre que celle de l'atome de parenté.
Du point de vue structurel, nous pouvons distinguer les genres de familles selon leur mode de composition, leur mode de constitution et leur système de filiation. Premièrement, selon le mode de composition, on retrouve soit la famille nucléaire qui comprend exclusivement les conjoints et leurs enfants non mariés, soit la famille étendue qui inclut deux ou plusieurs de ces unités élémentaires. Deuxièmement, de par leur mode de constitution, nous pouvons différencier la famille dont le mariage est arrangé où le choix du conjoint est défini par des règles sociales explicites ou par la volonté des parents de celle du mariage d'affinité, alors que ce sont les cas où les personnes choisissent elles-mêmes leur époux, voire même leur état civil. Troisièmement, nous sommes également en mesure de diviser en deux types de famille en fonction de leur système de filiation; en d'autres termes, de la transmission de la parenté. Dans les familles d'un système unilinéaire, les enfants sont incorporés au groupe de parents définis par la mère ou par le père, tandis qu'au sein des familles d'un système indifférencié, les enfants participent aux mêmes égards des deux lignées.
Actuellement, à l'échelle planétaire, un nombre incessant de mutations sociales sont à l'œuvre au sein des sociétés contemporaines. Par rapport à l'institution familiale, nous n'avons qu'à porter notre attention sur l'augmentation des divorces, le déclin des mariages religieux ou civiles, l'individualisation des liens sociaux, l'apparition des mères porteuses et de diverses techniques de fécondation artificielle. La pluralité des transformations se traduit, par conséquent, en une variété de groupes familiaux : familles monoparentales, familles binucléaires et familles composées. Bien entendu, plus que jamais, cela rend les notions de réseau et de fonction sociale essentielles dans l'analyse du concept de famille.
Cette synthèse des diverses conceptions de la famille conjuguée à l'émergence des nouveaux phénomènes sociaux qui redéfinissent constamment sa composition en font une réalité méritant d'être davantage étudiée. Abordée également sous l'angle du rôle et des relations qu'elle entretient à l'égard de ses membres, la famille représente un aspect important aussi bien du processus de réadaptation que de celui de la participation sociale des personnes ayant des incapacités. Son implication de même que le soutien qu'elle peut apporter dans les différentes phases de la réadaptation ne sont qu'un exemple de son rôle. Autre caractéristique, les changements susmentionnés qui ont un impact sur sa structure font en sorte que la famille contemporaine est de moins en moins en mesure d'agir comme un soutien à l'égard de ses membres. Cette limite vis-à-vis de la famille ne signifie pas pour autant une absence du soutien qu'elle apporte à ses membres, mais plutôt une transformation de celui-ci, de la manière de faire, d'agir, à l'heure paradoxalement, où sa présence est de plus en plus sollicitée. À titre d'exemple, on pense évidemment à la nouvelle configuration du réseau de la santé et des services sociaux au Québec où la famille, comme une dimension intégrante de ce qu ‘il est convenu d'appeler, le réseau naturel de la personne apparaît comme un rouage clé de ce processus. Intérêt encore plus marqué lorsqu'il est question du maintien dans le milieu des personnes ayant des incapacités ou âgées. À cet égard, les transformations des sociétés contemporaines et de la structure familiale sont certes des déterminants importants de la compréhension aussi bien que de la réussite de tel processus.
Quoiqu'il en soit, lorsque réinscrite au sein du processus explicatif des causes et des conséquences des maladies, traumatismes et autres atteintes à l'intégrité et au développement, elle agit comme une dimension environnementale déterminante par son rôle de facilitateur ou d'obstacle à la participation sociale des personnes ayant des incapacités. Il s'agit d'un rôle qui est sans cesse en mouvement et qui ne peut être établi une fois pour toute. La structure familiale se veut donc, à la lumière de ces diverses approches, une variable clé du processus d'interaction sous-jacent, en fonction de certaines habitudes de vie, à l'origine aussi bien des situation de handicap que de participation sociale.
Carl Ouellet, étudiant à la maîtrise en sociologie, Université Laval
Assistant de recherche Réseau international du processus de production du handicap(RIPPH), Réseau de recherche pour la participation sociale (RPS)
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